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Le nouveau messie de la pop

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À une époque où les pop-stars se suivent et se ­ressemblent, Lorde fait figure d’exception. Ses chansons sont dignes des plus grands paroliers et son style est à l’opposé de celui des starlettes hypersexualisées qui semblent monopoliser les palmarès. Pourtant, elle vend des millions d’albums. Celle qui sera à Osheaga vendredi serait-elle le nouveau messie de la pop ?

Paru en juin dernier, le deuxiè­me album de Lorde, Melodrama, a débuté en première position du palmarès Billboard qui mesure les ventes d’albums. Elle a ­rapidement franchi la barre du million de disques vendus, un exploit de nos jours.

Mais Lorde n’a rien en commun avec les Katy Perry, Rihanna, Ariana Grande, Taylor Swift et autres femmes bioniques qui sont les têtes d’affiche de la pop du 21e siècle.

Une usine à pop-stars

Avez-vous parfois l’impression que toutes les chansons pop se ressemblent ? Ce n’est pas juste une impression. C’est qu’elles sont toutes écrites ou produites par les mêmes personnes.

Le producteur et parolier Max Martin est mentionné sur les derniers albums de Katy Perry, Rihanna, Taylor Swift, Ariana Grande et... la liste est longue.

On trouve aussi les noms de Shellback, Ali Payami, Frank Dukes, Ryan Tedder et Peter Svesson à qui l’on attribue plusieurs chansons ayant atteint le top 10 du Billboard ces dernières années, tous artistes confondus. De The Weeknd à Justin Timberlake en passant par One Direction : ­personne n’y échappe.

Sur certaines chansons de Rihanna, on cite jusqu’à 10 personnes pour les paroles uniquement. Si on ajoute à cela les producteurs, on compte jusqu’à 14 personnes pour écrire et composer une seule chanson. On est loin des Beatles...

Deux signatures

Puis, il y a Lorde. À 16 ans, elle a écrit elle-même toutes les paroles de son premier album, Pure Heroine, en collaboration avec son complice Joel Little qui a composé sans aide externe. On trouve seulement ces deux noms pour la réalisation de Pure Heroine.

Sa chanson Royals est restée neuf semaines en première position du Billboard et l’album s’est vendu à plus de 5 millions d’exemplaires.

Pour Melodrama, elle a écrit presque toutes les chansons à une seule main, à l’exception de deux pour lesquelles elle a collaboré avec Jack Antonoff (le guitariste du groupe fun, qui a composé la musique de Melodrama avec elle) et une avec la chanteuse suédoise Tove Lo (Homemade Dynamite). Ça sonne comme personne d’autre.

D’ailleurs, le respecté Dave Grohl, leader des Foo Fighters et ancien batteur de Nirvana la porte en haute estime. « Quand j’ai entendu Royals pour la première fois, j’ai poussé un soupir de soulagement, a-t-il confié. Je me suis dit : Hey ! Peut-être assistons-nous à une nouvelle révolution ? Puis, quand je l’ai rencontrée, je lui ai dit : quand j’ai entendu ta chanson pour la première fois et que j’ai vu mes enfants la chanter, je me suis dit qu’il y avait peut-être espoir qu’ils grandissent dans un monde qui a plus à offrir que de la ­superficialité », a-t-il relaté.

Dieu est parmi nous

Lorde (qu’on prononce « lord », c’est-à-dire « Seigneur » en français), ce nom de scène choisi au début de sa carrière était-il prophétique de son avenir ­glorieux ou seulement arrogant ? Aurait-elle la prétention de se comparer à Dieu ? Imaginez-la, sur scène, devant un parterre de fidèles qui scandent son nom, les bras tendus au ciel : « Lorde ! Lorde ! Lorde ! »

Mais on lui pardonne facilement cette petite insolence. Après tout, David Bowie lui-même a dit, avant son décès, qu’écouter Lorde le faisait sentir comme s’il écoutait « la musique de demain ».

 

Enfant prodige

Photo d'archives, Agence QMI

Lorde, de son vrai nom Ella Yelich-O’Connor est originaire de la Nouvelle-Zélande, où elle a grandi à Devonport, en banlieue d’Auckland. Fille d’une mère poète et d’un père ingénieur, elle s’est intéressée à la littérature dès son plus jeune âge.

En 2009, à l’âge de 12 ans, elle a remporté le concours de talent de son école avec un numéro musical et tout a déboulé à partir de ce moment. Elle a été invitée à jouer quelques chansons (des reprises de Duffy, Pixie Lott et Kings of Leon) à une station de radio locale. L’enregistrement de l’émission s’est retrouvé entre les mains de la maison de disques Universal, qui a vu chez elle un potentiel à développer.

La compagnie a décidé d’investir pour lui donner des cours de chant et des sessions d’écriture avec des paroliers. Puis, à 14 ans, elle a commencé à écrire les ­chansons qui allaient figurer sur son premier EP. On y trouvait notamment Royals, le hit planétaire qui lui a valu deux Grammy Awards quelques années plus tard.

Pure Heroine

Paru en 2013, alors qu’elle avait 16 ans, son premier album, Pure Heroine, était une incursion quasi anthropologique dans la vie d’une jeune fille. Adoptant une position d’observatrice, elle décrivait les rituels adolescents avec un romantisme à rendre jaloux les plus vieux.

Le RollingStone Magazine la qualifiait déjà de « nouvelle prétendante au trône de la pop ». « Elle prouve que les fans de pop ne sont pas obligés de se nourrir de clichés », avait à son tour écrit le New York Times.

Elle a séduit les ados comme les plus grands critiques ­musicaux.

Melodrama

Paru en juin dernier, le deuxième album de Lorde, Melodrama, a débuté en première position du palmarès Billboard.
Photo courtoisie
Paru en juin dernier, le deuxième album de Lorde, Melodrama, a débuté en première position du palmarès Billboard.

Sur Melodrama, elle parle de ses amis, des petits et grands ­tracas de la vie, d’un party et d’une relation amoureuse qui a mal tourné : comme pour Pure Heroine, les sujets qu’elle aborde sont quelconques, mais sa façon de le faire ne l’est pas.

Pourtant, la pression était forte pour ce second album. Elle aurait facilement pu tomber dans le piège, s’entourer de collaborateurs reconnus et ainsi s’assurer de se tailler une place dans les palmarès, mais risquer d’y laisser son âme.

Lorde a plutôt décidé de retourner chez elle, en ­Nouvelle-Zélande, où elle a reconnecté avec ses amis ­d’enfance et ses racines.

Elle s’est enfermée et a essayé d’écrire ce qui allait devenir son second album. Mais la tâche a été ardue. On fait comment pour être original quand on a créé un style que tout le monde veut copier ?

On n’a qu’à écouter le dernier album de Taylor Swift (1989) pour constater à quel point Lorde l’a inspirée avec sa pop atmosphérique et accrocheuse.

L’amour qui fait mal

Son salut est finalement arrivé sous la forme d’une peine d’amour. En 2015, elle s’est séparée de son copain des trois dernières années, le photographe James Lowe, et l’inspiration lui est soudainement revenue.

Dans cet album-concept, elle raconte l’histoire d’une fête entre amis qui se termine aux petites heures du matin. Mais cette histoire n’est qu’un prétexte pour exorciser ses démons, c’est une trame narrative qui lui permet d’aborder les hauts et les bas de la solitude.

Au petit matin, l’adolescence est terminée. L’innocence a été chassée. Et c’est là que réside le drame de Melodrama. C’est la violence du passage à l’âge adulte.

 

La musique dont on se souvient

Photo d'archives, Agence QMI

Je me souviens du spectacle de Lorde du 3 août 2014, en clôture d’Osheaga. Elle était seule sur scène, l’éclairage était mauve et il y avait tellement de fumée que je distinguais à peine son visage.

Quand je l’ai vue arriver, sans danseurs, les musiciens tellement en retrait qu’on ne les voyait même pas, je me suis demandé ­comment elle allait réussir à garder l’attention des ­milliers de festivaliers.

Elle a commencé à chanter, puis à danser. Elle a une façon très étrange de danser. Pas très jolie. Avec sa grosse tignasse frisée qui virevolte dans tous les sens, elle avait l’air d’une sorcière qui fait du headbang (l’action de se secouer la tête d’avant en arrière) sur du heavy metal.

Elle a chanté Buzzcut Season, ma chanson préférée. J’avais l’impression d’être seule avec elle, perdue dans un nuage de fumée mauve. Le spectacle s’est terminé comme il se doit, dans une pluie de confettis.

La poésie du temps

J’ai longuement réfléchi à ce qui fait qu’un concert est mémorable ou pas et j’en suis venue à la conclusion que c’est la capacité d’un artiste à créer des souvenirs qui importe.

Les mots de Lorde sont des images, comme ces moments qu’on partage sur Instagram pour se rappeler qu’on les a vécus. Pour les revivre sans cesse et les aimer encore plus. Un silence, un chuchotement, un regard errant capturé à l’insu de tous : ces entre-moments, comme de petits bonheurs invisibles dont on apprend l’existence après-coup.

Elle évoque la nostalgie des derniers jours d’été. Voir le soleil se lever alors qu’on ne s’est pas encore couché et réaliser qu’on a vieilli d’une journée. Faire l’amour une dernière fois avant de se quitter.

Voir le monde changer, voir le temps passer, se sentir impuissant. Comme un train qui ne prend pas le temps de s’arrêter pour nous faire monter. On cligne des yeux et il a disparu. On l’a manqué. On a vieilli d’une journée. D’un an. De dix ans.

J’ai espoir

Je ne sais pas si on se souviendra de la musique de Lorde dans 50 ans comme on se ­souvient de celle des Beatles ou de Bob Dylan. Le contexte culturel a tellement changé qu’il serait malhonnête de jouer aux comparaisons.

Mais je sais que je me souviendrai de ce spectacle, des confettis, de la lumière mauve et de cette urgence de vivre qui m’a prise à la gorge.

Et tant que la musique continuera de créer des souvenirs, j’aurai de l’espoir.

 

 

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