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Moratoire sur l’habitat du caribou: des compagnies ont continué de couper

Des compagnies forestières accusées d’avoir violé leur propre moratoire

L’analyse satellitaire du Conseil de défense des ressources naturelles concerne deux zones forestières québécoises où un moratoire de coupe dans l’habitat du caribou était en vigueur de 2010 à 2012. Ensemble, les deux zones représentent un territoire aussi grand que les mégalopoles de Tokyo et de New York combinées.
Photo Courtoisie, NDRC L’analyse satellitaire du Conseil de défense des ressources naturelles concerne deux zones forestières québécoises où un moratoire de coupe dans l’habitat du caribou était en vigueur de 2010 à 2012. Ensemble, les deux zones représentent un territoire aussi grand que les mégalopoles de Tokyo et de New York combinées.

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Des compagnies forestières auraient violé leur propre moratoire de coupe dans l’habitat du caribou forestier dans le Nord-du-Québec et au Saguenay, d’après des images satellites compilées par des avocats américains.

« Nous sommes incroyablement surpris par ce que nous avons vu. L’étendue des coupes et la courte période sur laquelle elles ont été faites sont très surprenantes », indique Anthony Swift, du Conseil de défense des ressources naturelles (NRDC), une organisation américaine d’avocats en environnement qui a effectué l’analyse satellitaire depuis Washington.

Joint en Norvège, où il participait à un forum sur la protection de la forêt boréale, M. Swift prévient qu’on « est en train de perdre un secteur critique pour le caribou ».

Sur le terrain, Richard Desjardins confirme. « Du beau bois, il n’y en a plus, lance le chanteur cofondateur de l’Action boréale. Il est bien certain que le volume de bois qui sort dépasse ce que la nature peut donner. »

Entente boréale

Prises de l’espace de 2010 à 2016, les images montrent l’abattage continu de larges portions de forêt au Saguenay–Lac-Saint-Jean et au sud de la vallée de la Broadback, dans le Nord-du-Québec.

Dans ces deux secteurs, les plus importantes entreprises forestières du pays se sont engagées à suspendre leurs activités en signant l’Entente sur la forêt boréale canadienne en 2010. Ce moratoire stipulait qu’aucun chemin ne devait être construit et qu’aucun arbre ne devait être prélevé de 2010 à 2012.

Un des objectifs était de laisser intact un habitat essentiel à la survie des caribous, en attendant la création d’un réseau d’aires protégées.

« Les cartes parlent d’elles-mêmes », dit M. Swift. Selon lui, elles sont la preuve de l’échec de l’Entente boréale. Elles démontrent que les entreprises sont incapables de réguler elles-mêmes leurs activités pour protéger la biodiversité.

Mais pour Richard Desjardins, il n’y avait rien à attendre de l’Entente boréale, qui n’était rien d’autre qu’une « opération de communication », dit-il. Pour lui, les entreprises ne cherchaient qu’à « acheter le silence » des écologistes qui menaient alors une campagne de boycottage de la fibre d’ici.

« C’est quand même bizarre que d’énor­mes territoires publics comme ça soient négociés en privé par des compagnies et des environnementalistes », dénonce le réalisateur du documentaire L’Erreur boréale. Pacte entre écologistes et entreprises privées, l’entente n’incluait en effet ni l’État ni la société civile.

La faute aux autres

Du côté de la Société pour la nature et les parcs (SNAP), qui était signataire de l’entente, le biologiste Pier-Olivier Boudreault estime que l’accord a été un échec au Québec.

Toutefois, selon lui, les cartes du NRDC ne permettent pas de conclure qu’elle a été violée. « Dans la zone qui a été sous moratoire, il y avait des garanties d’approvisionnement de bois qui étaient attribuées à des compagnies non-signataires de l’entente », explique-t-il.

Richard Walker, porte-parole de l’Association des produits forestiers du Canada (APFC), indique justement que les cartes d’attribution de volume de bois montrent la présence, dans le secteur étudié par le NRDC, d’entreprises non-signataires de l’accord, dont Produits forestiers Petit-Paris inc.

Feux, maladies et insectes

La moitié de cette entreprise appartenait toutefois à un important signataire de l’Entente boréale, Produits forestiers Résolu. Les deux sociétés se sont dissociées en 2016, après 27 ans de partenariat.

Si M. Swift est convaincu que la perte de larges pans de forêt est attribuable à l’activité humaine, l’industrie s’est souvent défendue en rejetant la responsabilité sur les feux de forêt, les maladies ou les insectes comme la tordeuse des bourgeons de l’épinette.

Le déclin du caribou forestier

  • 2002 Désigné « espèce menacée » par le Comité sur les espèces en péril au Canada
  • 2005 Désigné « espèce vulnérable » au Québec
  • 2/3 de son habitat disparaîtront au Québec en moins de 100 ans si le gouvernement maintient ses politiques d’attribution de bois inchangées.

3 écotypes de caribous des bois à ne pas confondre

  • Forestier : environ 6500 à 8000 individus au Québec. Vit principalement dans la forêt boréale.
  • Migrateur : population variable. Traverse 2000 km/an dans la toundra.
  • Montagnard : environ 250 individus vivant dans certaines montagnes en Gaspésie et dans les monts Torngat.

Sources : Forestier en chef du Québec, SNAP, MFFP

Saguenay–Lac-Saint-Jean

Cette image satellite montre un secteur situé au nord du Saguenay–Lac-Saint-Jean. En rouge, on distingue les secteurs de forêt qui ont disparu de 2010 à 2013 (période partiellement sous moratoire) et en orange ceux qui ont disparu de 2013 à 2016.
Photo courtoisie
Cette image satellite montre un secteur situé au nord du Saguenay–Lac-Saint-Jean. En rouge, on distingue les secteurs de forêt qui ont disparu de 2010 à 2013 (période partiellement sous moratoire) et en orange ceux qui ont disparu de 2013 à 2016.

 

Vallée de Broadback dans le Nord-du-Québec

Cette image satellite montre le sud de la vallée de la Broadback, dans le Nord-du-Québec. En rose, on distingue les secteurs de forêt qui ont disparu de 1990 à 2010, en rouge ceux qui ont disparu de 2010 à 2013 (période partiellement sous moratoire) et en orange ceux qui ont disparu de 2013 à 2016.
Photo courtoisie
Cette image satellite montre le sud de la vallée de la Broadback, dans le Nord-du-Québec. En rose, on distingue les secteurs de forêt qui ont disparu de 1990 à 2010, en rouge ceux qui ont disparu de 2010 à 2013 (période partiellement sous moratoire) et en orange ceux qui ont disparu de 2013 à 2016.

 

ABC de l’Entente boréale

  • Pacte sans précédent à l’échelle internationale entre écologistes et compagnies forestières.
  • Objectif : apaiser les inquiétudes environnementales et commerciales accrues que suscitait l’état de la forêt boréale du Canada.
  • 9 ONG environnementalistes
  • 21 entreprises signataires membres de l’Association des produits forestiers du Canada (APFC) détentrices de permis pour exploiter plus de 72 millions d’hectares de forêts publiques.
  • 290 000 km2 (85 000 au Québec) de forêt boréale exclus de l’activité forestière entre le 31 décembre 2010 et le 31 mars 2012.

Source : Entente sur la forêt boréale canadienne et Société géographique royale du Canada

Québec est au banc des accusés

Devant l’inaction du gouvernement provincial pour sauver le caribou forestier, Richard Desjardins appelle à poursuivre Québec.

« Si on était millionnaires, on le ferait », dit le cofondateur de l’Action boréale.

Alors qu’il a le devoir de protéger les espèces menacées et qu’il s’est engagé à sauvegarder 12 % de chacun de ses grands écosystèmes, « le gouvernement se conçoit et agit comme un pourvoyeur de ressources », gronde-t-il.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs n’a pas voulu répondre aux questions du Journal. « Le MFFP n’a pas de commentaires à faire », a répondu le porte-parole du ministère, Sylvain Carrier, interrogé plusieurs fois.

Blason

Pendant ce temps, le ministre responsable, notamment, de la région du Nord-du-Québec, Luc Blanchette, multiplie les voyages aux États-Unis pour redorer le blason de l’industrie du bois. En mai, son gouvernement a injecté 2,7 M$ dans la campagne « Collectif pour une forêt durable » afin de mettre en valeur l’industrie forestière d’ici.

L’attitude de Québec inquiète Anthony Swift, du Conseil de défense des ressources naturelles (NRDC). « Certaines des choses que nous avons observées au Québec sont particulièrement troublantes », souligne l’avocat américain.

Pour lui, à moins d’une intervention urgente du gouvernement du Québec dans le dossier du caribou forestier, Ottawa doit prendre les choses en main. « Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre une autre décennie », presse-t-il.

Poursuite contre Ottawa

De son côté, la Société pour la nature et les parcs (SNAP) a lancé en avril une poursuite contre Ottawa et non contre Québec dans le dossier du caribou forestier. L’organisme accuse le ministère de l’Environnement fédéral d’avoir failli à son devoir de protection d’une espèce classée menacée il y a maintenant 15 ans.

Ottawa a répliqué en présentant un plan d’action visant à protéger le caribou. Mais la SNAP a maintenu sa poursuite, argumentant que la ministre de l’Environnement n’a pas indiqué quels troupeaux demeurent non protégés et ce qui est fait pour remédier à cette situation.

Selon Me Karine Péloffy, directrice du Centre québécois du droit de l’environnement, la loi québécoise sur les espèces en péril prévoit beaucoup de pouvoirs discrétionnaires qui rendent difficile une poursuite à l’encontre du gouvernement provincial. À l’inverse, la loi fédérale est plus claire, dit-elle.