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Bannon congédié mais le problème, c’est Trump

Bannon congédié mais le problème, c’est Trump
AFP

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Donald Trump a congédié son controversé stratège Steve Bannon. Dans des circonstances normales, on pourrait dire que ce renvoi est un pas dans la bonne direction, mais le problème de la présidence Trump n’a rien à voir avec ses conseillers. Le président s’est placé lui-même dans une impasse. Le problème, c'est Donald Trump.

Depuis la réponse catastrophique du président aux événements de Charlottesville, ses appuis déjà faibles fondaient comme neige au soleil. Il devait faire quelque chose de majeur pour recentrer son message et c’est ce qu’il a fait en congédiant son bras droit, Steve Bannon. Ce conseiller spécial était un gros morceau de l’équipe de Donald Trump à la Maison-Blanche et il avait joué un rôle instrumental dans le succès de sa campagne électorale. Son départ est donc un point tournant, mais il est loin d’être clair que ce geste sera suffisant pour stopper l’hémorragie des appuis de Trump. Mais qui était Steve Bannon et pourquoi sa présence est-elle devenue intolérable pour Trump?

Steve Bannon: l’alter ego de Trump

La clé de la stratégie politique de Donald Trump était évidente dès son irruption sur la place publique quand il mettait en doute la citoyenneté de Barack Obama et a fait le pari d’exploiter à peu près toutes les pires formes de ressentiment de larges pans de la population américaine pour se tailler une place comme l’inévitable alternative républicaine à Hillary Clinton.

Steve Bannon est un ancien dirigeant de Goldman Sachs qui a fait un détour dans la production cinématographique avant de devenir éditeur du site phare de l’extrême-droite américaine, Breitbart News. Pour Bannon, la clé du succès de la droite américaine résidait dans la fusion du ressentiment des différents groupes réactionnaires de la droite traditionnelle avec le nationalisme économique et le courant anti-establishment qui rendaient possible la conversion d’une partie de la coalition démocrate. Trump rendait cette fusion possible et les deux hommes étaient faits pour s’entendre.

Des tensions évidentes

Malgré l’indéniable complicité entre Donald Trump et son principal conseiller, les problèmes associés à la présence de Bannon au cœur de la Maison-Blanche étaient évidents dès le début. Le premier problème était d’assurer une sorte de coexistence pacifique entre Bannon et le premier chef de cabinet de Trump, Reince Priebus, qui représentait le lien nécessaire entre un président néophyte et l’establishment du Parti républicain, y compris surtout les deux majorités du Congrès. Assez vite, toutefois, Bannon est devenu trop voyant au goût de Donald Trump. Dans les premiers mois de l’administration, l’image publique d’un Donald Trump contrôlé par son sombre stratège agaçait Trump et n’aidait en rien ses difficiles relations avec les républicains du Congrès.

À la longue, il est devenu de plus en plus évident que les législateurs républicains n’avaient pas plus de chance de se laisser convaincre par la vision économique de Bannon (interventionniste et protectionniste) que les démocrates n’avaient de chance d’accepter de s’associer à lui et à Trump en raison de leur association avec le courant vociférant de la droite fâchée—l’alt-right—dont on a vu les pires expressions à Charlottesville. En raison des relents d’antisémitisme qui demeurent indissociables de cette droite fâchée, il faut aussi souligner que les juifs de l’entourage de Trump, notamment son gendre, sa fille et son conseiller économique Gary Cohn, en avaient depuis longtemps soupé de la présence de Bannon aux côtés de Trump. La goutte qui a fait déborder le vase a sans doute été l’étrange entrevue accordée par Bannon au journaliste de gauche Robert Kuttner, où le stratège s’attaque à presque tout le monde. En critiquant l’approche militariste de Trump en Corée du Nord et en insistant sur une vision protectionniste et interventionniste, Bannon s’assurait l’opposition des républicains du Congrès. D’autre part, en traitant de «clowns» les «nationalistes blancs» qu’il a si bien contribué à mobiliser derrière Trump, Bannon cherchait à se distancer des mouvements extrêmes qui constituent le noyau dur de son public cible, sans vraiment y parvenir.

Après la pire semaine de sa jeune administration (voir mon billet de dimanche dernier et ma chronique d'hier), Donald Trump n’avait pas d’autre choix que d’envoyer un signal en sacrifiant celui qui demeurait son lien le plus évident avec des mouvements d’extrême-droite politiquement toxiques. Bannon savait fort bien qu’il devrait partir un jour ou l’autre et il avait même proposé sa démission à Trump au début du mois. Après une longue hésitation, Trump n’avait plus le choix de lui montrer la porte et il a choisi de le faire par l’entremise de son chef de cabinet. (Quel courage!)

Qu’est-ce que ça change?

En fait, ce départ ne changera pas grand-chose à la présidence de Donald Trump. Premièrement, il était devenu évident que ce n’est pas le «bannonisme» qui dominait à la Maison-Blanche, mais le trumpisme. Pour Trump, la vision économique à la base de la pensée de Bannon n’a pas vraiment d’importance comparativement à la personnalisation du pouvoir qui est le plus important leitmotiv du président. Il reste plusieurs autres idéologues proches des courants d’extrême-droite ethnonationalistes à la Maison-Blanche, dont Sebastian Gorka, Stephen Miller et, évidemment, Donald Trump lui-même. De plus, Donald Trump a montré cette semaine qu’il n’a besoin ni d’un stratège ni d’un directeur des communications. Son seul guide sur le plan des communications est son instinct et quant à la stratégie, il est clair qu’il n’en a pas: il improvise. La réponse de Trump aux événements de Charlottesville, par exemple, n’avait rien à voir avec son stratège. Elle était signée Trump.

Politiquement, cette réponse a été catastrophique pour Trump et le renvoi de Bannon est un modeste pas dans la bonne direction qui permettra à certains de ses supporters républicains de s’accrocher à l’espoir que leur président pourra un jour «pivoter» vers un comportement politique acceptable qui leur permettra de passer tranquillement les principaux éléments du virage à droite qu’ils souhaitent encore imprimer au gouvernement fédéral américain. Mais les appuis à Trump dans la société disparaissent à vue d’œil et l’étau de l’enquête sur l’affaire russe se resserre inexorablement sur le président.

Au-delà de cette toile de fond, il est impossible de ne pas tenir compte de la succession rocambolesque des événements déclenchés par Trump au cours du mois qui vient de s’écouler. Le milieu de l’été devrait être une période tranquille en politique, mais en rétrospective, on retiendra comment, en quelques semaines, Donald Trump a révélé à quel point il était inapte à occuper la fonction de président. Comme dans l’extrait ci-dessous, une simple énumération de ces événements récents est un exercice épuisant :

Dans ce contexte, comme le soutient un de ceux qui connaissent le mieux Donald Trump, le coauteur du best-seller de Trump, The Art of the Deal, Tony Schwartz, le président pourrait bientôt n’avoir d’autre choix que de démissionner avant de subir l’humiliation d’une destitution. Qu’adviendra-t-il de Steve Bannon pendant ce temps? Si on en juge par les rumeurs qui l’entourent, il pourrait rester une voix importante dans l’influent et lucratif marché des idées qui animent et enflamment l’extrême-droite et les «nationalistes blancs», avec ou sans Trump. Quant à Trump, on aura l’occasion de voir lors du rallye qu’il tiendra mardi soir à Phoenix, ou peut-être avant, qu’il n’a besoin ni de Bannon ni de qui que ce soit d’autre pour creuser son trou.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM