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Le roman de la rentrée qui fait du train

Dans Underground Railroad, l’auteur Colson Whitehead raconte l’histoire de Cora, une jeune esclave noire.
Photo courtoisie Dans Underground Railroad, l’auteur Colson Whitehead raconte l’histoire de Cora, une jeune esclave noire.

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Avec Underground Railroad, l’Américain Colson Whitehead nous ­entraîne dans les entrailles d’une Amérique esclavagiste qui n’aurait jamais dû exister.

Dans la catégorie fiction, ­Underground Railroad a tour à tour remporté le ­National Book Award (en 2016) et le Pulitzer (en 2017). Deux prix qui, aussi prestigieux soient-ils, ne peuvent ­rivaliser avec l’incroyable bonheur de lecture qu’on a éprouvé en découvrant l’étonnante ­odyssée de Cora, une jeune esclave noire dont le sombre horizon aurait dû se limiter aux blancs champs de coton de Géorgie.

« C’est à l’école que j’ai entendu parler pour la première fois de l’Underground Railroad, précise Colson Whitehead, qu’on a pu joindre chez lui à New York quelques semaines avant le début de la rentrée scolaire. À l’instar de bien des gamins, j’ai d’abord supposé que c’était un train capable de circuler sous terre... alors qu’en réalité, il s’agissait plutôt d’un réseau de gens bienveillants qui aidaient les esclaves à fuir (entre autres vers le Canada !) en leur offrant soutien, abri et argent. Cette idée d’enfance a ­cependant tranquillement ­continué à faire son chemin puisqu’au tournant des années 2000, j’ai commencé à me demander ce qui aurait pu se ­passer si l’Underground Railroad avait été une vraie voie ferrée souterraine. »

Et grâce à cette prémisse frisant la science-fiction, Colson Whitehead a également remporté en juillet dernier le Prix Arthur-C. Clarke, qui récompense chaque année les plus fidèles émules d’Isaac Asimov ou de Frank Herbert. Mais d’après ce qu’on a pu comprendre en l’interviewant, rien n’était gagné d’avance...

Petit train va loin

« Au départ, je n’étais pas trop sûr de vouloir m’embarquer dans ce genre d’histoire, confie Colson Whitehead. De un, parce que l’ampleur du sujet [l’esclavagisme aux États-Unis avant la guerre de Sécession] me faisait peur, de deux parce que je ne pensais pas être assez bon écrivain ou avoir la maturité requise pour pouvoir m’y attaquer. Mais peu à peu, les personnages et la structure du livre se sont imposés à moi et il y a trois ans, j’ai fini par entamer la rédaction ­d’Underground Railroad. »

Underground Railroad<br>
Colson Whitehead<br>
Éditions Albin Michel, 418 pages
Photo courtoisie
Underground Railroad
Colson Whitehead
Éditions Albin Michel, 418 pages

Un livre qui démarre sans crier gare avec l’horrifiant quotidien de Cora, sa grand-mère ayant fait partie des centaines de milliers d’Africaines à avoir été ­arrachées de leur lointain continent pour être vendues à de riches ­propriétaires ­terriens du sud des États-Unis. Car à l’époque où se situe ce roman, les esclaves noirs étaient généralement bien moins traités que chiens et chevaux, ces derniers se faisant rarement fouetter ou torturer au terme d’une épuisante journée de travail passée sous un soleil de plomb.

À 16 ans, sa mère n’étant plus là depuis belle lurette pour la protéger d’un monde exclusivement gouverné par la violence, Cora a d’ailleurs déjà vécu et vu tant de choses dépassant l’entendement qu’à ses yeux, même les viols relèvent de l’ordinaire. Ce qui explique pourquoi elle se montrera particulièrement méfiante ­lorsqu’un jeune esclave, récemment acquis par ses cruels propriétaires, fera preuve de bienveillance... en lui proposant de fuir au plus vite avec lui vers les États abolitionnistes du Nord. Son plan ? Traverser de nuit les marais infestés de mocassins d’eau ­entourant la funeste plantation Randall dans l’espoir d’atteindre à peu près indemnes l’une des gares clandestines de l’Underground Railroad.

De l’écrit à l’écran

S’inspirant des récits d’anciens esclaves afro-américains, dont celui d’Harriet Jacobs – qui a pu échapper à ses blancs bourreaux en se terrant pendant sept ans dans un réduit à peine plus grand qu’un placard –, Colson Whitehead nous offre ainsi un billet de première classe pour voyager dans le temps et revisiter l’un des plus noirs volets de l’histoire américaine : d’un arrêt à l’autre, on sera systématiquement témoin du pire, le long périple de Cora nous permettant surtout d’assister aux innombrables déviances d’une nation qui a trop longtemps prôné l’esclavagisme.

« Le plus dur a été de dresser de façon objective le portrait de cette société raciste sans jamais dramatiser les ­événements qui y sont relatés, explique Colson ­Whitehead. La voix narrative a donc été pour moi une barrière très efficace, parce qu’en racontant la fuite désespérée d’une femme qui ne tardera pas à être traquée comme une bête d’un bout à l’autre des États-Unis, j’ai pu aborder un sujet très rarement enseigné à l’école. »

La bonne nouvelle ? Cet obscur épisode du passé sera bientôt diffusé au présent sur petit écran, Amazon Studios se ­préparant à en tirer une série télévisée.