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La peur d'être punie

La peur d'être punie
Anne Gauthier

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Quand j’étais à l’école, je me faisais souvent punir pour m’être ostinée avec l’autorité.

La plupart du temps, je n’étais pas toute seule de mon bord et je savais que mes amis souriaient intérieurement de ma prise de parole. Ils me regardaient aller, ahuris de ce qu’ils croyaient être du courage – alors que ce n’était qu’une espèce d’inconscience de ma part, une incapacité de saisir l’importance que prenait la hiérarchie dans la tête des autres. Mes amis ne m’appuyaient que rarement ouvertement. Ils fermaient leur trappe, dans l’expectative de la punition qui s’abattrait inévitablement sur moi.

La punition (écrire cent fois la même phrase sur une feuille ou rencontrer la directrice) n’était pourtant pas très souffrante. Elle valait bien le thrill de m’être mesurée à plus fort que moi. On apprend plein d’affaires en se mesurant à plus fort que soi.

J’ai récemment rencontré quelqu’un qui, avec moi, inversait les rôles. C’est lui le game, c’est moi la pleutre.

L’humoriste Fred Dubé va plus loin qu’où j’oserais aller. C’est ce que je me répétais tout au long de son dernier show, Anarcho-taquin, quand il est passé à Québec. J’étais pourtant 100% d’accord avec à peu près tout ce qu’il racontait. Et crisse que j'ai ri. De défoulement.

Il s’attaque à des sujets sur lesquels des tonnes d’auteurs contemporains se penchent sans que personne ne les traite dédaigneusement de radicaux : la guerre, le colonialisme, le capitalisme, les médias de masse, la gauche et la droite, les militants virés fous qui parlent en slogans, les sources politiques du malheur individuel d’une grand-mère en CHSLD, etc. Il prend le temps de mettre en contexte, de façon intelligente, le fun et drôle, ce qu’on voit aux nouvelles tous les jours – il fait cet effort essentiel que les chroniqueurs et les reporters et les journalistes ont depuis longtemps relégué loin derrière la quête du nombre de clics et de cotes d’écoute.

Mais puisqu’il le fait avec un talent de vulgarisateur-né (autrement dit, puisqu’il communique ces choses de manière efficace), les bigots du système lui tapent dessus. De manière complètement pouiche, d’ailleurs.

Sophie Durocher citait quelque part un extrait du show de Fred en mettant des mots en gras : « Inutile de rappeler à [Martin] Matte que la publicité est la plus grande agression qui vient coloniser notre imaginaire, alors que le rôle de l’artiste est de le décoloniser, pas de s’en faire complice. » Sans commentaire d’elle, comme si cette citation montrait à elle seule à quel point Dubé est un pourri. Moi, j’adore cette citation, je n’aurais pas pu dire mieux, en fait. Toi, Sophie, tu en penses quoi, de la publicité ? Y as-tu seulement réfléchi? Ou tu fais juste copier cette phrase de Dubé comme un exalté du XVème siècle gueulerait : « Cet homme a dit que Dieu n’existe pas!!!!!!!! » et attendrait que tout le monde se mette à lui tirer des roches parce que voyons, ON DIT PAS ÇA, tapons-lui dessus, montrons bien que nous ne sommes pas avec lui !!! Avez-vous vu, gens du pouvoir, comme je suis de votre bord ?! »

Voilà ce que Dubé en dit lui, de la publicité. « Quand Pepsi utilise nos petites vedettes immaculées pour nous vendre des boissons brunes, ils nous inventent des mensonges. Si Pepsi voulait être honnête avec nous autres, ça serait un petit gros diabétique avec des boutons dans la face qui arriverait face à la caméra : « Ce produit est dangereux pour la santé, mais c’est crissement bon, parce que c’est crissement sucré. Avec mon insuline, ici, c’est Pepsi. »

Il tape sur les vedettes : on le traite de jaloux, comme s’il était évident que son obsession cachée était de faire augmenter sa cote médiatique. Ceux qui le traitent de jaloux ne font que trahir à quel point ça les obsède eux-mêmes. On ne peut pas les blâmer, ils sont de leur époque. Incapables d’imaginer qu’on veuille sincèrement nager dans une autre direction que le courant, incapables de croire qu’on puisse prendre parole par conviction, par droiture d’esprit, par quête d’un idéal. Ça en dit long sur eux.

En voilà pourtant, de la droiture d'esprit : « C’est rendu qu’on donne des trophées à la télévision devant 2 millions de téléspectateurs... à des animateurs de quiz. (Un temps.) C’est la phrase la plus drôle que je vais dire ce soir. Comment tu veux que je batte ça? On donne des trophées à des animateurs de quiz! Pendant que nos infirmières accompagnent des gens dans la mort, aident des enfants à venir au monde et ramassent les excréments jaunâtres d’une personne âgée alzheimer, tout ça avant d’avoir pris leur premier café. Pis toi, tu veux un trophée? »

Quand Dubé s’est fait mettre à la porte d’une émission de Radio-Canada pour avoir tenu tête à l’autorité (il a envoyé chier en ondes des gens puissants qui le méritaient) j’étais pognée dans mes contradictions : j’avais très envie d’agir de manière intègre (i.e. prendre ouvertement parti pour lui, moi qui l’appuyais 100% en mon for intérieur), mais j’avais aussi envie de ne pas me faire d’ennemis puissants (i.e. ne rien dire, comme mes anciens camarades de classe, pour ne pas être punie par ceux qui, à Radio-Can, pourraient barrer mon nom d'une quelconque liste d'invités).

La première façon d'agir est révolutionnaire, la seconde est celle qui nous garde tous immobiles dans l’attente de la catastrophe.

J’ai choisi la seconde. Ça va bientôt faire un an, et j’ai encore un résidu de honte qui me colle à la consience. Ce billet est une façon de dire que je suis désolée d'être restée muette, que je trouve pas ça beau.

En attendant la révolution ou la catastrophe, la meilleure chose est d’aller voir le show de Fred Dubé, en supplémentaires cet automne. Parce que ça donne du courage, et qu'on en a énormément plus besoin, croyez-moi, que d'une bouteille de Pepsi, d'un nouveau char, d'une invitation à la radio ou d'un trophée d'animateur de quiz. C'est ça, la vraie soif. C'est de ça dont nous avons besoin, avant tout le reste.

Anarcho-taquin : les 21 octobre et 15 novembre à Montréal, 2 novembre à Rimouski et 5 décembre à Gatineau.