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Brailler devant la madame au comptoir (une histoire de SPM)

Brailler devant la madame au comptoir (une histoire de SPM)

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J’entre au bureau d’arrondissement : cool, pas de file.

Je veux une vignette pour mon auto. J’apprends que j’habite sur la limite entre deux zones de stationnement. Je constate avec un fort déplaisir que la zone qui donne sur ma ruelle n’est pas celle qu’on m’attribue : ma vignette ne me permettra que de stationner en avant, direct sur ma rue, sauf que ma rue est en travaux pour encore plusieurs mois.

Je m’imagine soudain, en plein syndrome pré-menstruel, débarquer les enfants, les sacs d’épicerie, et marcher plusieurs coins de rue dans la neige en répétant : « Enwèyez, AVANCEZ, les filles, je veux rentrer », je me vois faire des respirations pour ne pas sacrer les sacs d’épicerie là et partir chez moi à grandes enjambées en leur disant de s’organiser toutes seules, que je ne suis pas une esclave pour les attendre comme ça avec les sacs qui me coupent les jointures pendant qu’elles mangent de la neige et qu’elles se roulent dedans en disant « on est des pingouins ok? » « NOOOOON on est PAS des pingouins on est des phoques!!! » « OOOOOH pourquoi tu veux jamais qu’on soit des PINGOUIIIIINS c’est PLATE (mange nonchalamment de la neige) ».

- Ah, mais cette zone que vous me donnez, ça marche pas pantoute, ma rue est en travaux et je dois stationner ici ou ici (j’indique sur la carte des rues dans l’autre zone). Je peux pas avoir la vignette de l’autre zone?

- Non, malheureusement.

Tiens, je suis justement en SPM. Devant la madame, là, j’ai le coeur qui serre et je suis sur le bord de brailler. J’ai un désir enfantin que la madame ait pitié de moi mais ça ne servirait à rien, elle n’a aucun pouvoir, ça paraît dans sa face qu’elle ne fait que demander des preuves de résidence et faire payer avec la tite machine.

Je pose sans réel espoir des questions innocentes :

- Les agents de stationnement, ils n’acceptent pas la vignette 21 au tout début de la zone 23?

- Noooon. Malheureusement. (Sourire qui veut dire : oh madame, vous êtes cute avec votre question.)

-  Pourquoi ils ne créent pas des zones mixtes? Sur les rues situées aux limites entre deux zones, ils pourraient écrire sur les panneaux « Stationnement 60 min sauf pour détenteurs de vignettes 21 et 23 »? Me semble, ça serait très simple à faire, ça, non?

- Hahaha. (Pas d’autre forme de réponse. Ben oui. Cette proposition est tellement radicale, c’est sûr que je joke, voyons.)

- Et on ne peut pas obtenir une dérogation de la Ville pour avoir la vignette de l’autre zone?

- Non... Sinon ça serait vraiment compliqué, plein de monde le demanderait...

Je m’arrête là. Je vois bien que je m’acharne pour rien sur cette pauvre fille. Mais j’ai envie de hurler « JUSTEMENT, si plein de monde le demandait, ne serait-ce pas un indicatif qu’il faut patenter quelque chose, bordel? Elle est pas supposée travailler pour nous autres, la Ville, *&%$?$#%? Et pourquoi ça serait compliqué, han? POURQUOIIII? »

Bon, j’en ferai pas une campagne nationale, c’est un détail, les zones de stationnement, dans la vie d’un peuple. Et la fille au comptoir, c’est pas elle qui a les commandes. Mais ceux, derrière, qui les ont, les commandes, comment ça ils ont arrangé ça de manière aussi plate, le jour où ils se sont assis pour rédiger le règlement des zones de stationnement? Comment ça se fait que la créativité la plus élémentaire, celle qui explose dans ma tête à la minute où je tombe sur la carte des zones, comment ça elle ne se rend pas jusqu’à ceux qui ont le pouvoir de rendre la vie de tout le monde plus facile et plus le fun?

Je me souviens de cette amie qui s’était maintenue des mois durant à sa job sur le bord du burn-out parce que toutes ses idées se heurtaient à la lourde indolence du personnel qui l’entourait. Elle travaillait dans une bibliothèque de quartier et avait imaginé, avec son énergie habituelle, quelques projets d’amélioration, de création, quelque chose qui puisse lui donner l’impression que son travail ferait une différence dans la vie des usagers. Mais on lui disait à chaque étage de la hiérarchie qu’elle pouvait se rasseoir, que tout était beaucoup plus compliqué qu’elle ne le croyait. Elle nous faisait lire les échanges de courriels, c’était tellement pathétique : des patates installées beaucoup trop haut dans la hiérarchie qui, devant une telle manifestation d’initiative personnelle de la part d’une employée, se sentaient menacées dans leur estime d’elles-mêmes. C’était d’une évidence crasse. Elle a suivi les conseils de notre bande d’amis et elle a démissionné de ce mouroir.

Ça me fait penser à un bijou de petit livre anonyme qui se vend à la pelletée dans les librairies ces temps-ci, « Pensées pour jours ouvrables », écrit par une fonctionnaire qui ne veut pas se faire reconnaître. Un petit avant-goût : 

RECHERCHE jeune talent visionnaire, leader dans son domaine, orienté résultats, pour joindre notre équipe
afin qu’on lui chie dessus à coup de processus administratifs,
de règles budgétaires lourdes et incohérentes,
d’une gestion des ressources humaines inconséquente,
pour l’épuiser en quelques années,
le faire partir en burn-out,
lui refuser sa demande d’indemnités pour invalidité,
puis ultimement oublier son existence.

Créativité
Qualité inhérente à tout employé qui se perd proportionnellement au nombre d’autorisations hiérarchiques que l’on exige de lui quand il propose de faire quelque chose de nouveau.

La seule et unique raison pour laquelle vos meilleurs employés démissionnent
Vous vous êtes jamais rendu compte qu’ils étaient bons.
Et ce,
malgré vos colloques, vos lacs-à-l’épaule, vos formations continues, vos programmes pour gestionnaires d’expérience, vos plans de changements organisationnels, votre planification stratégique, vos huit axes d’attraction et de rétention de main-d’oeuvre, vos consultants à 185$ de l’heure qui donnent des cours aux HEC à temps partiel, votre rapport sur la capacité organisationnelle, votre plan de gestion des risques, vos principes de saine gouvernance, votre programme d’employeur de choix, votre gala reconnaissance, votre programme de conciliation travail-famille, votre protocole d’attribution des bonis aux rendements exceptionnels, votre plan d’équité salariale, votre plus que 1% de masse salariale donné en formation, vos cours de sport et de nutrition sur l’heure du dîner, et vos équipements à la fine pointe de la technologie.

Quand je pense que ma mère m’a mise au monde dans la douleur et l’amour... Pis moi, qu’est-ce que je fais avec ce beau cadeau qu’est la vie?
(Ce à quoi je pense quand je suis en réunion).

Il m’arrive de fixer mon ordinateur sans bouger
ni rien faire.
Pis être payé pareil.

(C’est peut-être de même qu’on va tous finir...?)