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Un héros de Lac-Mégantic meurt empoisonné au fentanyl

Son corps et celui de son frère ont été retrouvés en août dans une voiture à Montréal

Yves (à droite) et son frère Gilles Faucher, morts côte à côte, étaient des consommateurs de drogue réguliers, mais « fonctionnels », selon leurs proches.
Photo courtoisie Yves (à droite) et son frère Gilles Faucher, morts côte à côte, étaient des consommateurs de drogue réguliers, mais « fonctionnels », selon leurs proches.

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AVIS AUX LECTEURS

Les photos que nous publions sont difficiles à regarder. La famille des défunts a accepté que nous les publions pour montrer les ravages du fentanyl, qui a fait plus de 1000 morts en 2016 au Canada et est en train de devenir un vrai problème de santé publique au Québec. Seulement en août dernier, à Montréal, 12 personnes sont mortes intoxiquées par cette drogue 40 fois plus puissante que l’héroïne.

 

Yves Faucher était l’un des héros de la tragédie de Lac-Mégantic. Cette nuit-là, il a aidé à sauver une quinzaine d’aînés dont la résidence se trouvait à proximité du brasier infernal. Quatre ans plus tard, il est mort dans l’indifférence aux côtés de son petit frère Gilles, tous deux terrassés par une surdose de fentanyl.

Gilles Faucher, 53 ans, et Yves Faucher, 54 ans, étaient très proches. Les deux plus vieux d’une famille de quatre enfants. Des modèles pour leur entourage. Mais aussi, des consommateurs de drogue.

« C’était des partners dans tout », dit Lucie Faucher, la petite sœur des deux victimes.

Lucie Faucher, la sœur des deux hommes, en veut beaucoup à ceux qui mettent de la « cochonnerie » (en référence au fentanyl) dans la drogue.
Photo Agence QMI, Sébastien St-Jean
Lucie Faucher, la sœur des deux hommes, en veut beaucoup à ceux qui mettent de la « cochonnerie » (en référence au fentanyl) dans la drogue.

Comme bien des gens, Yves et Gilles ont connu la drogue au début de l’âge adulte avec un petit joint de cannabis. Puis sont venues les drogues plus dures.

« Ça a continué avec une petite ligne de cocaïne de temps en temps. C’est devenu toutes les semaines. Ensuite, ils ont essayé la freebase. Et après ça, ils ont essayé l’héroïne. Au début, ils la fumaient, puis ils ont commencé à se piquer », se souvient Lucie Faucher.

Gilles et Yves Faucher ne cadraient aucunement dans le portrait type des consommateurs d’héroïne : ils ne vivaient pas dans la rue, ils avaient une maison, une voiture, des amis, des projets.

« Des consommateurs fonctionnels », disent leurs proches.*

Ébéniste de métier, Yves avait œuvré dans ce domaine pendant huit ans. Mais depuis quelques années, il enchaînait les petits boulots. Homme de famille, il adorait la musique, particulièrement celle de Julio Iglesias.

À Montréal pour la drogue

Le 24 août, il est parti de Lac-Mégantic pour aller s’acheter de l’héroïne au centre-ville de Montréal, comme il le faisait chaque semaine. Son frère Gilles l’avait prévenu d’attendre d’être revenu chez lui pour la consommer.

Gilles craignait que son grand frère s’endorme au volant – comme il l’avait déjà fait dans le passé – et qu’il se tue. Ou qu’il tue quelqu’un d’autre.

Mais Yves a fait à sa tête. Il s’est injecté de l’héroïne et s’est fait arrêter par les policiers au volant de son véhicule pour conduite avec les capacités affaiblies.

« Son char a été remorqué et c’est Gilles qui a été obligé d’aller le chercher à Montréal », se rappelle sa petite sœur.

Les deux frères ont alors consommé de l’héroïne avant de reprendre la route.

Leur drogue avait été coupée avec du fentanyl. « Cette marde-là les a tués », sanglote Lucie Faucher.

Découverte macabre

Le 25 août dernier, les corps d’Yves Faucher et de son frère Gilles Faucher ont été retrouvés dans une voiture garée sous le pont Jacques-Cartier, à Montréal.
Photo Agence QMI, Maxime Deland
Le 25 août dernier, les corps d’Yves Faucher et de son frère Gilles Faucher ont été retrouvés dans une voiture garée sous le pont Jacques-Cartier, à Montréal.

Ils se sont injecté l’héroïne à bord de leur voiture garée dans le terrain de stationnement d’une station-service, sous le pont Jacques-Cartier.

Cette injection aura été leur dernière.

Même si leur voiture était à la vue de tous, il aura fallu plus de 12 heures avant que quelqu’un aperçoive les deux hommes inertes à bord de leur petite Toyota Matrix noire.

Ce sont des livreurs qui ont remarqué que quelque chose clochait. L’un d’eux est allé frapper à la vitre de la voiture. Pas de réponse.

Les premiers policiers arrivés sur les lieux ont vite compris qu’il n’y avait plus rien à faire pour les deux frères. Ils étaient morts depuis trop longtemps. Leur peau était froide. Gilles était assis dans le siège du conducteur, la tête inclinée vers l’avant, les bras le long du corps.

Son frère Yves, assis du côté passager, s’était affaissé à la suite de la surdose. Il avait le corps courbé vers l’avant, la tête sous le coffre à gants.

En fouillant leur voiture, les policiers ont découvert les seringues avec lesquelles les deux frères se sont piqués pour la dernière fois.

Choc post-traumatique

Yves Faucher avait aidé à évacuer une quinzaine de pensionnaires d’une résidence pour personnes âgées, le 6 juillet 2013, à Lac-Mégantic.
Photo d'archives
Yves Faucher avait aidé à évacuer une quinzaine de pensionnaires d’une résidence pour personnes âgées, le 6 juillet 2013, à Lac-Mégantic.

Malgré le fait qu’il consommait depuis de nombreuses années, Yves Faucher était connu comme étant un grand sentimental. Un sentimental ayant le cœur sur la main.

Il l’avait d’ailleurs prouvé lors de la tragédie ferroviaire de Lac-Mégantic, quand il avait sauvé une quinzaine de pensionnaires d’une résidence pour personnes âgées.

La ville était en feu, les explosions retentissaient de partout et, plutôt que de se sauver, Yves Faucher avait aidé à évacuer la résidence pour aînés Marianites, située tout près de la zone la plus dévastée, nous ont confirmé des proches.

« Le deuxième boum de plusieurs tanks, dès mon retour, était si puissant que je croyais avoir les cheveux fondus, et la peur fait que c’est la cause de ma dépression post-traumatique », écrivait-il deux ans plus tard sur Facebook.

Dans les jours suivant la tragédie, il avait participé au nettoyage de la rivière polluée par les milliers de litres de pétrole qui s’y étaient déversés.

Il était tellement souvent dans la rivière que les résidents lui avaient affublé le surnom de « l’homme-grenouille ».

Mais Yves Faucher avait été marqué au fer rouge par ce drame. Il avait eu peur d’y laisser sa peau.

« Chaque fois qu’il en parlait, il avait des frissons, raconte sa sœur Lucie. Il pleurait beaucoup lorsqu’il repensait à ça. Il était en choc post-traumatique. »

« Je le considère d’une certaine façon comme une victime de la tragédie. Lorsque c’est arrivé, ça faisait un an et demi qu’il avait arrêté de consommer », ajoute-t-elle.

« Il a sauvé du monde, il était un héros », ajoute son ancienne belle-sœur, Marie-Claude Larose.

C’est d’ailleurs peu de temps après la tragédie qu’Yves Faucher a commencé à consommer de l’héroïne.

Tristesse et colère

Ses proches se demanderont toujours si l’expérience traumatisante qu’il a vécue est la raison pour laquelle il s’est réfugié dans cette puissante drogue.

L’annonce de la mort des deux frères a eu l’effet d’une bombe au sein de la famille Faucher.

Un mois s’est écoulé depuis le drame et les proches des victimes peinent à se relever. Il y a les larmes, bien sûr, mais il y a également de la colère. Beaucoup de colère.

« Ceux qui vendent ça [l’héroïne coupée avec du fentanyl] n’ont aucune pitié pour le monde. Ce sont des gens qui n’ont pas de cœur », tonne Marie-Claude Larose, l’ex-conjointe de Gilles Faucher, avec qui elle a partagé sa vie pendant 30 ans.

La sœur des victimes est encore plus virulente à l’égard des individus qui ont vendu l’héroïne contaminée au fentanyl à ses deux grands frères.

« À vous qui mettez de la cochonnerie dans la drogue : vous tuez du monde. Une vie, ça vaut bien plus que l’argent. Vous êtes des sans-cœur, des gens qui n’ont pas de conscience », déplore Lucie Faucher.

« Vous enlevez des vies, vous détruisez des familles », ajoute-t-elle.

Publication troublante

Trois semaines après la mort des frères Faucher, la police de Montréal a épinglé cinq individus soupçonnés de leur avoir vendu la drogue qui a causé leur décès.

Les suspects font présentement face à des accusations de trafic de stupéfiants.

La sœur des victimes est convaincue que ses frères ignoraient que la drogue qu’ils venaient de se procurer contenait du fentanyl.

À preuve, dans une publication Facebook datant du mois de mars, Yves Faucher mettait en garde ses amis face au danger de ce puissant opioïde, à la suite du décès de l’un de ses bons amis, emporté par une surdose, possiblement causée par la présence de fentanyl dans sa drogue.

« À cause du fentanyl... Une demi-goutte tue un bison ou un éléphant [...]. Passez la nouvelle, car ça va tomber comme des mouches. Attention à tous ceux que vous aimez. C’est comme du terrorisme silencieux », avait écrit Yves Faucher.

Sans le savoir, en écrivant ces mots sur son profil Facebook, ses jours étaient comptés. Cinq mois plus tard, il allait être foudroyé par une surdose de fentanyl, ce tueur silencieux.


♦ Voyez les témoignages des proches de Yves et Gilles Faucher à l’émission J.E., ce soir à 19 h 30, sur les ondes de TVA.

 

Ce qu'ils ont dit

« Ceux qui vendent ça [l’héroïne coupée avec du fentanyl] n’ont aucune pitié pour le monde. Ce sont des gens qui n’ont pas de cœur. » – Son ex-conjointe Marie-Claude Larose

« Chaque fois qu’il en parlait [du drame de Lac-Mégantic], il avait des frissons. Il pleurait beaucoup lorsqu’il repensait à ça. Il était en choc post-traumatique. » – Sa sœur Lucie Faucher

« À cause du fentanyl... Une demi-goutte tue un bison ou un éléphant [...]. Passez la nouvelle, car ça va tomber comme des mouches. Attention à tous ceux que vous aimez. C’est comme du terrorisme silencieux. » – Yves Faucher, 6 mois avant la tragédie