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La vie dédoublée d’une écrivaine

Routes secondaires
Andrée A. Michaud
Québec Amérique
242 pages
2017
Photo courtoisie Routes secondaires Andrée A. Michaud Québec Amérique 242 pages 2017

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Sous couvert de roman, Routes secondaires est d’abord un livre d’écrivaine, une ode à la création. L’intérêt, ce n’est pas le récit en soi, mais ce qui se passe dans la tête de qui l’écrit... Il en résulte un exercice aussi déroutant que prenant.

Routes secondaires a pour exergue une phrase révélatrice : « Tous les personnages de ce roman ont vécu entre le 1er mars 2014 et le 19 janvier 2017. » Une phrase à comprendre au sens propre, puisque tout le temps qu’un auteur est habité par l’intrigue qu’il bâtit, la fiction devient aussi tangible pour lui que l’est la réalité. C’est ce qu’Andrée A. Michaud va illustrer avec brio.

Le livre met donc en scène une femme, Heather Thorne, perdue sur une route de campagne et qui souffre d’amnésie. Qui est-elle ? Que lui est-il arrivé ? Une femme, qui lui ressemble, prénommée Andrée, tente de le savoir puisqu’elle a un roman à faire avancer. À cette Andrée, narratrice du récit, de faire enquête, tirant parti du moindre incident du réel, de la moindre route secondaire, pour le transformer en ressort dans la fiction.

Et nous, nous observons ces échanges entre une écrivaine plongée en plein travail et un personnage qui peu à peu prend de l’épaisseur, de la profondeur, et arrive à son tour à exister à nos yeux.

On se perd parfois entre le vrai et le faux dans ce roman dense où tout est miroir. Pourtant, on ne décroche pas. D’abord parce qu’il est rare qu’un auteur nous fasse à ce point participer de l’intérieur à la mécanique – pleine de doutes, de questionnements, de vérifications et d’identification – qui lui permet de bâtir une fiction.

Ensuite, parce que l’ouvrage est superbement écrit. Lauréate à deux reprises du Prix littéraire du Gouverneur général, Andrée A. Michaud est une auteure chevronnée. Ici, comme dans ses romans précédents, elle sait faire vivre les lacs gelés comme les boues printanières, nous faire sentir les odeurs de la nature ou du repas du soir. Elle ne nous raconte pas une histoire, elle l’incarne.

Et il y a P. qui, dans la partie « réaliste » du roman, vit avec Andrée et qui donc, comme nous, la voit aller. C’est lui qui lui suggère d’aller prendre l’air, ou d’aller se coucher, quand, envoûtée par son histoire, elle s’abîme dans de longues rêveries, ou se prend pour ses propres personnages. Cesse de te tourmenter, Andrée : tu as le contrôle de ton récit puisque c’est toi qui l’inventes ! Mais pas du tout, fait Andrée, mon récit a une vie propre : « Ce roman ne m’appartient plus. »

Et c’est bien ce qu’il y a de fascinant à suivre.

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