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Voyage au coeur de l’amour

Pierre Lapointe
Photo Chantal Poirier

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Une fois de plus, Pierre Lapointe nous présente un album sur lequel rien n’a été laissé au hasard, son septième opus intitulé La science du cœur. Artiste libre et dévoué, il invite le public à le suivre dans un « voyage au cœur de l’amour », un périple musical de 37 minutes qui promet de faire vivre à ceux qui l’entre­prendront de belles et grandes émotions.

Nous rencontrons Pierre Lapointe dans un café du centre-ville à quelques jours de son départ pour Paris, où il était attendu pour un premier blitz promotionnel en vue de la sortie de La science du cœur, qui sera lancé des deux côtés de l’Atlantique le 6 octobre.

Durant notre séance photo, l’artiste, sûr de lui, avait une idée très précise de l’image qu’il souhaitait véhiculer dans le cadre de ce projet. Car pour lui, un album n’est pas qu’une simple compilation de chansons. Il s’agit plutôt d’une œuvre à « 360 degrés », d’un objet multifacettes.

« Je me suis impliqué partout », a dit celui qui a même dessiné, avec l’aide de la scénographe Geneviève Lizotte, les tenues qu’il porte dans ses deux plus récents clips : La science du cœur et Sais-tu vraiment qui tu es.

« Tout ça, pour moi, fait partie d’un projet global. C’est comme une forme d’art total, mais nouveau genre, a-t-il expliqué. J’ai toujours fait ça, mais cette fois-ci, je crois que c’est sorti encore plus facilement, parce que j’ai des équipes autour de moi et que je sais comment exprimer mes idées plus facilement qu’avant. »

Rencontre foudroyante

Revenons à la musique. Pour ce disque, Pierre Lapointe avait le désir de créer un pont entre la musique orchestrale contemporaine et la chanson française. Comme il le dit si bien, il a cherché à comprendre de quelle façon il pouvait composer des pièces « qui sonnent comme si elles avaient toujours existé ».

Pour y arriver, il s’est associé à l’artiste français David-François Moreau, compositeur et réalisateur à qui l’on doit notamment les deux derniers albums de Patrick Bruel (son frère). Leur rencontre, orchestrée par Albin de la Simone, un ami commun, a été « foudroyante », selon les dires du chanteur.

« Malgré tout le monde qu’il y avait autour, nous avons vraiment connecté. Ensuite, je suis parti au Japon et durant ces vacances-là, j’ai tout écouté ce qu’il y avait sur son site internet. J’ai découvert le travail qu’il a fait pour Thomas Lebrun, mais aussi ses musiques de film. Je me suis dit : ça y est, je crois que j’ai trouvé celui qui allait me permettre de faire le pont entre la chanson classique française et une approche orchestrale qui est très contemporaine. »

Créé entre Montréal et Paris sur une période d’un peu plus d’un an (de novembre 2015 à mars 2017), ce nouveau disque s’est construit au fil de rencontres en personne, mais aussi de nombreuses séances de vidéoconférence.

« Moi j’avais des idées, lui les faisait au piano. On se lançait la balle. On a travaillé comme des artisans, en fait. »

À contre-courant

Pour les besoins de ses nouvelles chansons, Pierre Lapointe a fait appel­­­ à un ensemble de cordes composé d’une trentaine de musiciens. Le résultat, entre autres sur la pièce-titre du disque, sur laquelle le son produit par l’orchestre a été multiplié par quatre, est tout simplement grandiose.

« Aujourd’hui, il y a comme une tendance à faire de la chanson en espérant qu’elle passe à la radio. Il y a du synthé partout. Moi, j’ai exigé qu’il n’y ait pas de synthétiseur sur l’album. Il y en a peut-être à deux ou trois endroits. Sinon, à 95 %, ce sont uniquement des instruments acoustiques », a-t-il souligné.

Le fait d’être à contre-courant de ce qui se fait de nos jours, dans le milieu de la pop, représente aussi une belle façon de se démarquer, à ses yeux.

« Je n’ai rien contre les chansons plus légères (...), mais j’ai envie de ramener la chanson et de dire qu’elle a le même potentiel artistique qu’une œuvre littéraire, qu’une œuvre théâtrale, cinématographique ou qu’une œuvre dans un musée d’art contemporain. Pour moi, ç’a la même valeur. J’essaie de tendre vers ça par rapport à l’écriture des arrangements et à la manière de travailler la présentation de mon album. »

Sur scène

À compter du 3 novembre, le musicien prendra la route avec ses nouvelles chansons. Puisqu’il ne pourra pas recréer sur scène les arrangements de son album, celui qui agit aussi à titre de producteur de son spectacle dit avoir emprunté une tangente « complètement différente ».

« Il y aura deux musiciens classiques avec moi. Je ne veux pas trop en dire pour préserver le mystère, mais ce sont des musiciens de très haut calibre. Visuellement, ce sera plus un récital classique de chansons qu’un show pop. Le but, c’est toujours de faire du beau avec pas grand-chose. Avec une formule nouvelle, sans qu’elle soit si nouvelle que ça. Tout le disque porte là-dessus­­­, en fait. »

► La science du cœur sera en vente à compter du 6 octobre.

► Pierre Lapointe se produira les 7 et 8 décembre au Grand Théâtre de Québec, ainsi que les 14 et 15 décembre au Théâtre Corona, à Montréal. Toutes les dates de la tournée se trouvent à l’adresse pierrelapointe.com.

L’abécédaire de Pierre Lapointe

Pierre Lapointe
Photo Chantal Poirier

La science du cœur est un album bourré de références à la culture pop, mais surtout à des œuvres et à des artistes qui ont marqué l’imaginaire de son créateur. « Je l’ai toujours fait, dans mon travail, mais sans jamais nommer les choses aussi clairement », a-t-il souligné.

« Il y a des références comme ça, très assumées, que je me suis permis de mettre, a-t-il poursuivi. C’est une genèse de mon imaginaire artistique. Ce qui est bien, aujourd’hui, c’est qu’on peut se permettre de faire ça, parce qu’on ne perd pas les gens. Ils ont juste à prendre leur téléphone et à taper le nom, puis tout de suite, ils ont les informations. »

En effet, les plus curieux pourront se faire plaisir en tentant de trouver toutes les références qui jalonnent l’album. La chanson Prince charmant, par exemple, se veut un hommage à deux artistes à qui le chanteur voue une grande admiration : David Hockney et David Bowie.

« La première pièce musicale que j’ai écrite dans ma vie, je l’avais intitulée Trois images superposées pour David Hockney, parce que j’avais découvert son travail et que ça m’avait bouleversé, a-t-il relaté. Il faisait des piscines californiennes hyperréalistes, magnifiques ! Il peint encore aujourd’hui et sa démar­che est encore extraordinairement intéressante­­­. »

Et qu’en est-il de David Bowie ?

« Quand il est mort, c’est l’un des seuls artistes pour qui j’ai vraiment pleuré, a-t-il expliqué. Sortir un album juste avant sa mort, dans lequel il parlait de ça, les vidéoclips qu’il a tournés avec le peu d’énergie qui lui restait... En fait, j’ai trouvé qu’il a eu une fin à la hauteur de toute sa carrière. »

De A à Z

Au cours de notre entretien, Pierre Lapointe a aussi mentionné des références à Une noix de Charles Trenet (sur Un cœur), à Mistral gagnant de Renaud (sur La science du cœur) ou encore à la culture nippone et au travail de l’artiste Yayoi Kusama (sur Naoshima). Cependant, c’est avec la pièce Alphabet, l’un des morceaux les plus éclatés de l’album, que le chanteur nous a le plus surpris.

« Cette chanson, c’est un exercice de style qui est un clin d’œil à Amanda Lear, qui a fait une chanson qui s’appelait Alphabet, dans les années 1970 », a-t-il dit à propos de son abécédaire nouveau genre.

« C’était une queen du disco, même si elle détestait le disco et qu’elle se tenait avec Bowie et Jagger, a-t-il enchaîné. Dans sa chanson, elle faisait un abécédaire un peu con, mais que je trouvais assez intéressant, d’un point de vue artistique­­­, puisque ça sortait des normes. J’ai donc fait la même chose, mais en faisant la genèse des inspirations du disque. »

S’y taillent une place, évidemment, Amanda Lear et Salvador Dali, dont elle était la muse, mais également Jim Morrison, le compositeur Steve Reich, le designer belge Walter Van Beirendonck (Pierre a porté l’une de ses créations dans le cadre du concert Montréal symphonique, entre autres) et les pirates de Vivienne Westwood.

« Pour moi, ça résume bien le rôle d’un artiste ou de quelqu’un qui a une plume, dans la société. Notre responsabilité, c’est de nous pousser toujours un peu plus loin. Voyager, voir des expositions, connaître des architectes, des designers, ça fait partie de ma job. Ma job, aussi, c’est de partager leur travail après l’avoir transformé à ma façon. »

À son actif

Ses albums et EP de chansons originales

  • Pierre Lapointe (2004)
  • La forêt des mal-aimés (2006)
  • Les vertiges d’en haut (2009)
  • Sentiments humains (2009)
  • Punkt (2013)
  • Les Callas (2013)
  • La science du cœur (2017)

Ses autres projets

  • 2x2 (2007)
  • 25-1-14-14 (vinyle) (2007)
  • Pierre Lapointe dans la forêt des mal-aimés avec l’OM dirigé par Yannick Nézet-Séguin (2007)
  • Pierre Lapointe seul au piano (2011)
  • Paris tristesse (2015)
  • L’intégrale (vinyles) (2015)

Quelques mots sur ses chansons

Pierre Lapointe
Photo courtoisie

Qui mieux que son auteur pour nous parler d’une chanson et de ses sources d’inspiration ? Voici cinq des onze composantes de La science du cœur vues par l’artiste qui les a assemblées.

Sais-tu vraiment qui tu es 

« Toutes ces photos de ta vie/Tu les regardes dans ton lit/Elles ne te laissent jamais seul/Ton image sera ton linceul/Mais sais-tu vraiment qui tu es ? »

PL : « Je suis un peu troublé de voir à quel point il y a une dictature de l’image et un manque de pudeur de la part de la majorité des gens par rapport à leur vie privée, particulièrement les gens qui sont connus (...) Cette chanson est une réflexion autour de l’image (...) La chanson parle d’un jet-setter qui passe sa vie on ne sait pas trop où, qui a probablement beaucoup d’argent et qui a un rapport à l’image qui est très très fort (...) On est à une époque où Big Brother arrive, cent ans après l’écriture du livre (NDLR 1984 de George Orwell). C’est un livre de science-fiction, mais la réalité a dépassé la fiction. Big Brother, ce n’est pas quelqu’un qui nous espionne, c’est nous qui lui donnons l’information. Ça me trouble beaucoup. »

Le retour d’un amour

« Suis-je con ? Suis-je mal ? Me suis-je déloyal ? Suis-je nouvellement aveugle ou ai-je retrouvé la vue ? C’est le retour d’un amour que je croyais perdu »

PL : « C’est une pièce de théâtre, en fait. J’ai romancé l’idée d’un amour qui revient. Je pense qu’on a tous eu l’espoir­­­, à un moment donné, de revivre une histoire avec quelqu’un, alors que c’est complètement impossible (...) Dans la chanson, je dis : “C’est le retour d’un amour que je croyais perdu, la nouvelle phrase d’un livre que je croyais avoir lu”. Cette phrase est sortie tellement facilement, mais j’ai hésité longtemps à la laisser dans la chanson, parce que je la trouvais trop quétaine (rires). Et puis je me suis dit que ça marchait, dans l’ensemble. C’est l’une des rares chansons nouvelles qu’il y avait dans le show que j’ai récemment présenté à la Maison symphonique, durant les Francos. Je la faisais piano-voix. Les gens étaient scotchés. J’ai senti la puissance de cette chanson-là, à ce moment-là. Je sais que j’ai écrit une chanson très solide. »

Comme un soleil

« Je sais, je sais/Nous sommes en retard/Donne-moi la main/Dis-moi encore une fois/Qu’avant moi rien n’était pareil/Crois-moi/Ce soir le temps n’existe pas »

PL : « David a écrit cette musique-là, qui a l’air de dater d’une autre époque. Il a fait des arrangements un peu comme Philip Glass le fait ou Steve Reich le fait. C’est de la musique par pulsation, en fait (...) Quand j’ai fait le texte, j’ai fait un clin d’œil à l’une des plus grandes chansons du répertoire américain, à mon avis, une chanson de Kurt Weill qui s’appelle Speak Low. C’est une chanson très courte dans laquelle Weill dit à sa femme, genre : “Parle tout bas quand tu me dis que tu m’aimes. Je sais qu’on est en retard, mais ce n’est pas grave. L’amour est comme une étoile qui disparaît dans le firmament”. C’est hyper beau, ce qu’il dit. Donc le texte est un hommage à Weill, et les arrangements, c’est vraiment Philip Glass ou Steve Reich. Le but, c’était de créer un moment lumineux. C’est de la lumière en musique. »

Un cœur

« Un cœur, un cœur/Décris-moi un cœur qui saigne/Un cœur, un cœur/Que trouve-t-on à l’intérieur/Pour que l’amour s’y éteigne ? »

PL : « C’est un clin d’œil à une chanson de Charles Trenet qui s’appelle Une noix. La chanson dit : “Une noix, qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix”. Moi, je suis parti de l’idée d’un cœur qui saigne, dans le sens plus imagé de la chose, évidemment. J’ai décidé de peindre un portrait très sombre de l’union amoureuse entre deux êtres. La science du cœur, l’album, c’est un voyage au cœur de l’amour, et donc je me suis dit qu’il fallait décrire aussi l’amour désillusionné, celui que l’on peut vivre quand on vit souvent des échecs amoureux (...) Pour moi, c’était la conclusion de l’album­­.

La science du cœur ouvre l’album et cette chanson-là le ferme. Après, par contre, nous avons une chanson douce pour nous flatter dans le sens du poil : Une lettre. »

Une lettre

« Je t’écris cette chanson comme une lettre/Une carte postale que tu liras peut-être/Tentative qui j’espère/Réveillera dans ta chair/Le souvenir de ma voix »

PL : « C’est une coécriture avec Daniel Bélanger. Daniel Bélanger est un très bon ami à moi. Je l’appelle mon doyen et je le niaise avec ça, parce que Daniel a fait Les insomniaques s’amusent à une époque où je devais avoir à peu près 12 ans. C’est le premier disque, avec L’amour est sans pitié de Jean Leloup, que j’ai su par cœur (...) Je lui ai demandé s’il voulait écrire avec moi. Nous avons essayé de le faire face à face comme je le fais avec Philippe B, par exemple, ou Félix Dyotte, mais il n’en était pas capable. Je lui ai donc dit : “Je vais t’envoyer des textes, fais-moi des musiques”. Il m’a envoyé cette chanson-là quelques semaines après... Quand je l’ai écoutée pour la première fois, chantée par lui guitare-voix, j’ai eu des larmes. Je me suis dit que nous avions une bonne chanson ! Je ne savais pas si elle devait être sur ce disque-là, mais en écoutant la totale, j’ai réalisé que ça prenait un truc comme ça, à la fin. Ça prenait un quelque chose de doux, réconfortant. »