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Catalogne, Québec: chercher de nouvelles armes

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L’Espagne a eu beau interdire le référendum, lancer une campagne de désinformation folle, intimider des journalistes, confisquer le matériel de vote... le référendum sur l’indépendance de la Catalogne a bel et bien eu lieu, hier.

Vous avez vu les nouvelles: répression, matraques, balles de plastique (pourtant interdites en Catalogne depuis 2013), urnes pleines que la police militaire espagnole arrache aux votants dans les bureaux de vote comme s’il s’agissait de caisses d’armement. Les forces de l’«ordre» qui maganent le monde bien comme il faut. (Si vous aimez l’action, vous regarderez la vidéo ci-dessous, qui ramasse tout ça en 2 minutes. Vous pardonnerez au créateur de la vidéo la musique dramatique qu’il a collée sur cette réalité pourtant toute crue: une démocratie occidentale agit ouvertement comme une dictature et elle en est fière.)

 

Malgré tout ça, 2 millions de personnes, 43% des citoyens catalans – énorme, vu les circonstances – ont bravé la tempête policière et sont allés voter. À 90% pour le oui.

Une reporter suisse rend compte de l’ambiance du côté de ceux qui allaient voter : «[l]es instructions sont données : conserver son calme, empêcher la police militaire d’entrer grâce à un mur humain, et si elle entre, l’empêcher de sortir. Bloquer la porte, s’assoir par terre. Ne pas répondre à la violence. Conserver cet esprit qui a été celui des Catalans depuis le début du processus : pacifisme et respect. [...] Décision est alors prise de faire voter en premier les personnes âgées ou handicapées, qui tiennent comme elles peuvent, debout depuis des heures. La foule s’ouvre, elles entrent. Votent. Et ressortent, avec bien souvent l’œil humide. Un vieux monsieur me confie que ce mouvement est irrépressible. Un autre qu’il attend cela depuis septante ans.»

On les a déjà vus, ces mêmes yeux mouillés, ici. Avant que l’argent ne vienne tripoter un peu trop intensément notre démocratie, tuer notre foi politique, détruire les rêves d’avenir.

Mais là-bas, moment de grâce, la foi a repris du gallon : pendant que la police déploie ses robocop et fesse dans le tas, des pompiers de Barcelone font un « cordon sanitaire » autour d’un bâtiment où le vote a lieu. Des tracteurs sont mis en travers du chemin des forces espagnoles. Des êtres humains trouvent un sens dans la lutte. Pour une fois dans leur vie, ils ne se demandent pas : «Oui, mais qu’est-ce que je peux y faire, moi?». Non; ils sont là où ils doivent être, ils sont ensemble, ils le savent et ils vibrent.

Alors que le dépouillement commence, le président espagnol, baveux, annonce : «Il n’y a pas eu de référendum d’autodétermination de la Catalogne ». Une fois le dépouillement terminé, le président de la Catalogne lui répond, tout aussi baveux : « Le résultat du référendum est contraignant. Je demande au Parlement de déclarer l’indépendance de la Catalogne.»

YES SIR! Il va y avoir du sang! (Sens figuré, gang.) Non mais c’est vrai, c’est là que ça devient excitant. Alors, ça va être quoi? Ma police contre la tienne? La grève générale et la prison? Ces événements qui font mal, qui électrisent, qui détruisent toute la régularité des vies ordinaires, qui nourrissent l’âme d’expérience intense, qui redonnent son sens au fait de vivre ensemble, les uns à côté des autres?

La lutte et le conflit, c'est pas juste dommage, ou triste, ou déplorable. Il arrive que ça soit de la vitamine pure, qui redonne vie à ce qui était mort en nous.

Ce spectre d’expériences politiques, on l’envisage rarement, ici. On refuse spontanément d'envisager la possibilité de la force et de la violence, qui est, comme disait l’autre, la continuation de la politique par d’autres moyens. C’est comme si on ne croyait pas que ça faisait partie de l'attirail de l'ennemi. Comme si on pensait encore que les puissants, quand ils constateront que nous voulons simplement nous réapproprier notre démocratie, allaient nous la remettre gentiment entre les mains parce que voyons, on ne peut pas être contre la démocratie.

Il est clair, pourtant, que si nous arrivons à faire lever un vrai mouvement populaire qui mette véritablement en échec les intérêts des puissants, ça va nécessairement arriver. Une répression large et violente, je veux dire. Ceux qui ont pris notre démocratie en otage mettront toute leur force de frappe à faire que l’ordre des choses ne soit pas inquiété, comme ils le font constamment ailleurs dans le monde – récemment en Grèce, aujourd’hui en Catalogne, mais aussi à tant d’autres endroits...

Il est clair, aussi, qu’à l’international comme à la maison, le temps se corse. Il va peut-être falloir se refamiliariser avec l’idée de la lutte – avec toutes les éventualités qu’elle peut faire éclore. L’autre option, ça sera de continuer à les laisser nous passer sur le corps jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de nous.

«Il n'y a pas lieu de craindre ou d'espérer, mais de chercher de nouvelles armes». – Gilles Deleuze