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Leur maison pleine de vices cachés

Un couple de la Rive-Nord rêvait d’y accueillir ses huit enfants et d’y installer son bureau de dentiste

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Photo Hugo Duchaine Le sous-sol de la maison de Nathalie Chayer et Patrick Sicard à Deux-Montagnes est si contaminé qu’il a dû être condamné. Mme Chayer dit maintenant souffrir d’asthme chronique à cause des moisissures.

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Un couple de la Rive-Nord se sent prisonnier de sa maison de 725 000 $ qu’il a achetée avec des fondations pourries qui s’affaissent et des moisissures qui menacent leur santé.

« C’est un cadeau empoisonné, dénonce Nathalie Chayer pour décrire sa vaste maison de Deux-Montagnes au bord de l’eau. Les gens entrent et font “wow”, mais de plus près, c’est une pomme pourrie ».

Elle se démène en cour depuis plus de trois ans pour obtenir un dédommagement qui lui permettra de rénover la maison, surtout que son conjoint, Patrick Sicard, et elle n’ont plus les moyens d’en louer une autre. Et ils ne peuvent pas la vendre non plus.

Elle a acheté la luxueuse maison il y a quatre ans. Elle devait accueillir les huit enfants de la famille recomposée ainsi que le bureau de dentiste du couple. Mais ils ont vite déchanté.

Le fils de 18 ans de Mme Chayer, qui dormait au sous-sol, s’est mis à saigner du nez en pleine nuit et à souffrir de maux de tête. Quelques mois plus tard, à la fonte des neiges, M. Sicard a remarqué que le tapis était mouillé.

Vices cachés

C’est en le soulevant qu’ils ont découvert des moisissures. « On a cueilli des champignons à la main », se souvient avec dégoût la femme de 44 ans. Puis, ils ont arraché les murs de gypse où une « eau noire nauséabonde » s’est mise à couler.

Sous l’escalier qui mène au sous-sol, Patrick Sicard est capable d’arracher des morceaux de bois complètement mouillés et pourris par les infiltrations d’eau.
Photo Hugo Duchaine
Sous l’escalier qui mène au sous-sol, Patrick Sicard est capable d’arracher des morceaux de bois complètement mouillés et pourris par les infiltrations d’eau.

Ils ont alors intenté une poursuite de plus de 600 000 $ pour vices cachés contre les anciens propriétaires, qui avaient eux-mêmes fait construire la maison quatre ans plus tôt.

Selon la poursuite, « des expertises effectuées sur l’immeuble ont permis de découvrir des infiltrations d’eau causant une contamination fongique de l’air ambiant et des matériaux de construction ainsi que des dommages à la structure du bâtiment. »

Les murs du sous-sol de la maison sont recouverts de taches brunâtres causées par les infiltrations d’eau et les moisissures, ce qui nuit aussi à la qualité de l’air.
Photo Hugo Duchaine
Les murs du sous-sol de la maison sont recouverts de taches brunâtres causées par les infiltrations d’eau et les moisissures, ce qui nuit aussi à la qualité de l’air.

Mme Chayer et M. Sicard espéraient rénover rapidement pour garder leur maison de rêve.

Les fondations sont si endommagées par les infiltrations d’eau que la maison pourrait s’affaisser si rien n’est fait. Patrick Sicard montre que même le béton se désagrège.
Photo Hugo Duchaine
Les fondations sont si endommagées par les infiltrations d’eau que la maison pourrait s’affaisser si rien n’est fait. Patrick Sicard montre que même le béton se désagrège.

« Guérilla sans fin »

Mais leur poursuite s’est transformée en « guérilla sans fin » selon Nathalie Chayer. D’abord, le vendeur de la maison s’est tourné vers ses assurances habitation pour dédommager les nouveaux acheteurs.

En 2015, la Cour supérieure a statué que ce n’était pas à l’assureur d’assumer les coûts, mais bien aux anciens propriétaires. Ceux-ci ont ensuite blâmé les contractants qui ont participé à la construction de la maison, qui réclament à leur tour un dédommagement à leurs assurances professionnelles.

« On joue au ping-pong avec ma maison et ma santé », déplore Mme Chayer. Elle a reçu une offre de compensation des assureurs, qu’elle a refusée, car elle couvrait à peine plus du quart des travaux évalués à 400 000 $ qu’elle doit faire, comme excaver les fondations.

En attendant, le couple a dû condamner le sous-sol. Leurs enfants doivent vivre chez leurs autres parents respectifs. Ils sont aussi sans travail. M. Sicard avait déjà vendu son bureau de dentiste, où Mme Chayer était directrice, puisqu’il pensait en ouvrir un chez lui.

Mme Chayer dit désormais souffrir d’asthme chronique à cause des moisissures. L’été, elle garde les fenêtres ouvertes nuit et jour. L’hiver, elle n’utilise que des chaufferettes d’appoint, car le système de chauffage central est contaminé.

Incapable d’envisager un autre hiver dans cet enfer, le couple a emprunté et joue ses économies pour rénover, sans savoir s’il sera dédommagé.

Le Journal a contacté les avocats des vendeurs de la maison, qui n’ont pas voulu commenter.

L’inspection est loin d’être une garantie

Une inspection du bâtiment de préachat est essentielle, même pour une nouvelle construction, mais elle ne permet pas toujours de trouver les vices cachés, préviennent des experts.

Pensant avoir trouvé une perle rare nouvellement construite sur le bord de l’eau, Nathalie Chayer et Patrick Sicard regrettent aujourd’hui d’avoir acheté leur maison de Deux-Montagnes sans inspection. Par contre, absolument rien n’était apparent selon eux.

« Ce n’est pas parce que c’est neuf que c’est bien construit », rappelle le président de l’Association des inspecteurs en bâtiment du Québec (AIBQ), Pascal Parent.

Il plaide qu’il peut être rentable d’investir dans les 800 $ que coûtera l’inspection pour s’éviter des maux de tête et des milliers de dollars en travaux plus tard.

Si l’inspecteur peut repérer des signes comme des points noirs ou du gypse qui s’effrite, il ajoute aussi qu’il « a ses limites ». Il peut cependant recommander des expertises plus approfondies.

Travail difficile

« Le vice-caché, c’est un défaut qui n’est pas apparent aux yeux d’un acheteur prudent et diligent », rappelle quant à lui l’expert Jacques Cadieux.

En trente ans d’expérience, il se souvient de cas où il a demandé des expertises sans lesquelles il n’aurait jamais pu trouver des problèmes.

« Un bon inspecteur va peut-être lever le drapeau rouge, mais ce n’est pas toujours quelque chose de nécessairement évident », dit M. Cadieux.

« L’inspection en bâtiment est un travail très difficile, ouvert à la portée d’à peu près n’importe qui », poursuit-il, soulignant l’importance de bien choisir son inspecteur lorsque vient le temps d’acheter une maison.

Selon lui, il faut aussi se méfier des maisons d’autoconstructeurs, qu’il voit presque comme « un piège », notamment parce qu’il n’y a pas de plans de garantie.

Extraits de la poursuite

Déjà connu

Un rapport d’expert de 2014 cité dans la poursuite déposée en Cour supérieure soutient qu’un « scellant avait été remplacé sur le solin à l’extérieur sur le côté droit et à l’arrière de la maison », ce qui laisse « présager qu’une infiltration a déjà eu lieu et que l’ancien propriétaire a remplacé le scellant ». Le même expert explique que le problème des infiltrations d’eau est important, car elles se sont dissimulées derrière les murs en acrylique et sont demeurées emprisonnées entre l’extérieur et l’intérieur de la maison. Enfin, il estime que les systèmes d’isolation des façades avec enduit (SIFE) présents ont été mis de façon contraire aux critères d’installation et que « cela constitue donc un défaut de construction ».

Masque au sous-sol

Toujours selon la poursuite, une compagnie spécialisée en qualité de l’air a aussi recommandé en 2014 aux propriétaires de porter un masque s’ils devaient aller au sous-sol. « Les concentrations de moisissures viables et de spores totales dans l’air au sous-sol étaient très élevées, supérieures aux concentrations retrouvées dans l’air extérieur », ont écrit deux experts à la suite de tests.

Cheminée pourrie

La poursuite avance aussi que même ceux qui ont vendu la maison, leur expert et leurs assureurs ont constaté des vices cachés affectant l’immeuble lors de leur visite. Les infiltrations sont notamment présentes dans la cheminée, « laquelle est entièrement en état de pourriture et occasionne des odeurs fort désagréables au rez-de-chaussée ».