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Un jour mes breakers me lâcheront

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Getty Images/Ikon Images

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Je suis chez moi, entre mille petites tâches, le souper des enfants à penser, deux courriels de job auxquels répondre avec fichiers attachés à envoyer au plus sacrant (ça fait deux fois qu’ils me relancent, j’ai pus le choix, ma réputation est en jeu), l’aspirateur et la moppe à passer (c’est dégueulasse par terre), un billet de blogue à finir, des messages facebook auxquels répondre sous peine d’avoir l’air de me foutre des gens... Et j’ai le coeur qui pompe PAM-PAM-PAM-PAM-PAM.

Je m'arrête tout à coup, debout entre le comptoir et la table de cuisine, je me mets à l’écoute et je m’en aperçois. Mon coeur bat à tout rompre.

« Qu’est-ce que j’ai, coudonc?? » Je surchauffe. Si j’avais des breakers, ils sauteraient. Ou peut-être pas, peut-être que je suis encore capable d’en supporter un peu avant que ça lâche. Ça doit être ça, le burn-out : tes breakers sautent et, d'un coup sec, c'est l'obscurité. Hier, tu faisais mille choses dans ta journée à une vitesse écoeurante. Aujourd’hui, powf, plus rien n’allume. Grève générale.

J’aimerais ne pas me rendre jusque-là mais je ne sais pas comment faire pour inverser la tendance. Je respire, je me dis : « Faudrait que je fasse plus d’exercice physique, faudrait que je médite, faudrait que... » et ces « faudrait que » supplémentaires s’ajoutent à la longue liste qui déjà m’étouffait.

« Il ne FAUT PAS que je rejette ce stress sur les enfants, il FAUT QUE je sois relax, qu’on vive de beaux moments ce soir, etc ». Ça surchauffe, ça n'arrête pas.

Et là, dès que je débarque ici, au campe de mon oncle dans le bois, je suis bien. Instantanément. Mon corps est heureux : je grimpe la montagne à toute vitesse à tous les deux jours. Je médite sans me forcer, c'est-à-dire que je passe des heures à regarder la rivière ou les feuilles qui tombent en chorégraphies synchronisées par les coups de vent. Je gosse des sentiers avec le coupe-branches, je sue, j'ai légèrement peur de voir arriver un ours (j'ai vu des crottes noires pas loin), juste assez pour me maintenir alerte et présente. J'écris à l’heure que je veux. Ici, les breakers ne sautent jamais : il n’y a pas d’électricité. Le feu dans le poêle avec le son magnifique que ça fait. La lumière des chandelles. La solitude.

Surtout : pas de réseau. Pas d’internet, pas de facebook, pas de tites vidéos, pas de niaiseries qui découpent ta pensée en mille morceaux et qui te transforment en poule pas de tête.

Hier, je suis descendue à Baie-Saint-Paul dans un café avec mon ordinateur portable pour éteindre les feux qui s’étaient sûrement empilés dans ma boîte courriel. J’ai passé 5 heures sur internet. En revenant vers le campe, j’essayais de penser à ce que j’avais fait qui était vraiment nécessaire. J’ai calculé. Ça aurait dû me prendre deux heures tout au plus. Où se sont envolées les trois autres heures?

Je ne veux pas me l’avouer, mais c’est clair, c'est facebook.

"Il FAUT que je passe moins de temps là-dessus", que je me répète comme tant d’autres autour de moi. "Il faut que je, il faut que je..."

Ouais. Ça me fait quand même chier de penser que les meilleurs technologues et psychologues du monde entier travaillent à faire en sorte qu’on revienne sur facebook le plus souvent possible et qu’il soit toujours plus difficile d’en ressortir une fois entré. Un article récent du Guardian expliquait que d'aller sur facebook déclenchait les mêmes processus dans le cerveau que d'aller jouer aux machines à sous.

Facebook, c'est comme les fabricants de tabac, finalement. Ils offrent un produit hautement addictif, rendent leurs consommateurs dépendants au détriment de leur santé (mentale, dans ce cas-ci), et font leur cash là-dessus. Ça m’enrage un petit peu quand je vois à quel point tout le monde est toxico. Ils s'en contre-foutent de tous nous rendre fous, tant que ça fait grossir leur chiffre d'affaires. Ce sont des psychopathes, finalement.

(Ne me parlez pas de l’ironie de poster ce billet sur facebook, je m'en fous que ça soit ironique, j’assume, nous sommes tous dans la même merde.)

En éteignant mon ordinateur dans ce joli petit café de Baie-Saint-Paul, je constate que les palpitations ont repris.