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«Fantasyland»: Comment les Américains ont perdu la boule

Donald Trump Holds Campaign Rally In Mobile, Alabama
AFP

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Dans un ouvrage récent à la fois éclairant, divertissant et décapant, Kurt Andersen montre comment, des premiers pèlerins à l’ère de Trump, les Américains ont été des proies faciles pour les lubies, les illusions collectives et les charlatans et comment, après un âge d’or du rationalisme jusqu’à 1960, cette tendance est revenue en force.

  • Kurt Andersen, Fantasyland: How America Went Haywire, A 500 Year History, New York: Random House, 2017.

Il est facile pour un esprit cartésien qui observe les États-Unis aujourd’hui de se sentir un peu perdu. Comment les Américains se sont-ils laissé enfirouaper par une vedette de télé-réalité qui collectionne les accusations de fraude, qui se contredit constamment et qui promet la lune tout en proférant des mensonges, des faussetés et des exagérations à la tonne? Pour Andersen, la réponse est simple: parce que ce sont des Américains et les Américains ont le droit de croire ce qu’ils veulent et qui ils veulent. En effet, on peut admirer les Américains pour leur pragmatisme et leurs contributions à la science, mais la post-vérité, les nouvelles bidon et la politique-spectacle sont aussi américains que la tarte aux pommes. C’est ce que rappelle Kurt Andersen dans «Fantasyland», une lecture essentielle pour comprendre la drôle d’époque que traversent nos voisins et qui ne nous épargne pas tout à fait.

Il n’est pas facile de faire un compte rendu complet d’un livre de 500 pages qui couvre cinq siècles d’Histoire, mais il est utile de souligner quelques éléments qui vous donnent le goût de plonger dans cet ouvrage ou, à tout le moins de lire l’article où Andersen se concentre sur la période plus récente qui a rendu possible le phénomène Trump («How America Lost Its Mind», The Atlantic, Septembre 2017)

Le droit de croire ce qu’on veut

Qui étaient ces pèlerins qui sont allés tenter leur chance dans le Nouveau Monde? Dans une large mesure, il s’agissait de membres de sectes protestantes qui sentaient leur foi menacée dans des pays où les autorités politiques exerçaient un contrôle qu’ils jugeaient de plus en plus étouffant sur des églises qui prônaient l’autonomie de l’individu. Les colons américains ont donc amené avec eux non seulement l’éthique protestante du travail et de l’entreprise qui a contribué à la prospérité de leur économie et à la vigueur de leur société, mais aussi un besoin profond de croire et un sentiment que l’assouvissement de ce besoin dans le cadre de leur choix est leur droit le plus strict.

Ce besoin de croire dépasse la religion. Andersen soutient qu’une partie de l’impulsion qui a propulsé le développement du continent nord-américain relevait de croyances plutôt fantastiques en des réserves d’or inépuisables ou en l’assurance d’une fortune facile. Évidemment, la richesse est venue mais, sauf pour les rares chanceux qui ont trouvé de l’or à la première pelletée, elle est venue au prix du dur travail de tous. Ça n’a pas empêché des générations d’Américains de croire aux promesses d’un avenir infiniment meilleur, de se laisser emberlificoter par des charlatans qui leur promettaient la guérison de tous leurs maux, ou encore de se faire embarquer dans des rites divins ou sataniques aussi profitables pour leurs promoteurs que porteurs d’espoir pour leurs adhérents.

Le 19e siècle a été particulièrement riche en délires religieux, spirituels, occultes, pseudoscientifiques et même politiques de toutes sortes. Andersen cite en exemple le mormonisme, une religion inventée de toutes pièces par un illuminé qui compte aujourd’hui plus de 15 millions de fidèles. Son histoire était incroyable mais pas plus incroyable que les promesses de paradis et les menaces d’enfer que les Américains se sont fait servir par des générations de «preachers».

Les Américains ont toujours eu cette prédisposition à croire, qui a été servie non seulement par des sectes mais aussi par des charlatans qui leur vendaient de la poudre de perlimpinpin ou des élixirs de jeunesse. Andersen note aussi la prolifération aux États-Unis de médecines miracles enrobées de juste assez de scientificité pour les faire paraître légitimes (de l’homéopathie aux médecines «new age», tout y passe). C’est cette même prédisposition à croire qui a exposé les Américains à une multitude de théories du complot rocambolesques qui permettent à des millions de crédules de mettre de l’ordre dans une réalité qui les dépasse.

L’équilibre précaire de la raison et des croyances

Selon Andersen, le 20e siècle a été jusqu’à 1960 celui du progrès de la raison. On n’a qu’à rappeler les immenses progrès de la technique et le progrès notable des institutions politiques, économiques et sociales aux États-Unis à cette période pour appuyer cet argument. Ce n’est pas avec des prières qu’on a mis des hommes sur la Lune. Ces progrès n’ont toutefois pas éteint le besoin de croire et de se transposer dans un monde irréel ou idéal. Parallèlement au progrès de la raison, une certaine vision fantasmagorique est restée très présente dans l’esprit américain, ce qui a donné lieu selon Andersen à l’avènement d’une industrie de l’imaginaire (fantasy industry) qui prend une place énorme dans la vie américaine. De P.T. Barnum à la réalité virtuelle, en passant par Hollywood, Las Vegas, Disney World et l’omniprésente télévision, les Américains vivent une partie importante de leur existence dans l’imaginaire ou dans un monde réinventé où certains n’arrivent plus à distinguer la réalité de la fiction.

Comment la gauche et la droite ont décroché du réel

Selon Andersen, les années 1960 et 1970 ont été le «Big Bang» de la création de Fantasyland. À gauche, les hippies et les intellectuels de gauche ont été les premiers à remettre en question ce qu’ils appelaient le dogme de la réalité. Inspirée en partie par des intellectuels français comme Michel Foucault ou Jean Baudrillard, la gauche intellectuelle américaine associait le rationalisme à un instrument de domination. À droite, c’est surtout dans le domaine de la religion que le rejet du rationalisme s’est fait sentir, notamment dans la résurgence du créationnisme et la remise en question de la science comme voie vers la connaissance.

Si l’influence de la gauche intellectuelle antirationaliste a été limitée dans le champ politique, on ne peut pas en dire autant à droite. C’est à droite qu’on retrouve les plus fortes prédispositions à l’antirationalisme, à l’anti-intellectualisme et à la contamination de la politique par la pensée religieuse et la pensée magique.

Pendant que la pensée de la droite et du Parti républicain s’ouvrait aux croyances et aux superstitions, la vie quotidienne du commun des mortels était de plus en plus dominée par un monde imaginaire construit par la culture populaire et véhiculé par un médium que les Américains consomment plus que toute autre société: la télévision. Les transformations de la culture populaire américaine qui ont ouvert la voie au phénomène Trump font l’objet du dernier quart du livre et Andersen couvre cette période dans les menus détails.

D’une part, il y a l’avènement des postes de radio et de télévision idéologiques où (surtout à droite) les échanges d’idées ont disparu au profit d’une chambre à écho où chacun n’entend que la confirmation de ses préjugés, ce qui a renforcé la polarisation partisane. Il y a aussi  la téléréalité, qui a permis à Trump de se construire un personnage et de l’imprimer dans l’esprit de dizaines de millions de téléspectateurs qui en sont venus à croire profondément à ses talents exceptionnels de décideur.

Plus récemment, l’Internet a permis la prolifération des sources d’«information» où chacun peut trouver la «preuve» irréfutable de ses croyances, qu’il s’agisse du complot derrière les événements du 11 septembre 2001, des vaccins qui causent l’autisme ou des assassinats commis par Bill et Hillary Clinton. Qu’importe, donc, si les médias conventionnels disent que Donald Trump ment comme il respire, puisqu’ils sont eux-mêmes embrigadés dans un sombre complot à la solde d’une clique de globalistes menés par George Soros et autres «illuminati» des temps modernes.

Des outils pour la compréhension et la réflexion

Pour saisir le phénomène Trump, il faut aller au-delà de l’analyse politique pour comprendre comment des millions d’Américains se sont laissés berner par le discours truffé de faussetés d’un personnage qui leur promet la lune en comptant sur leur foi aveugle en ses capacités uniques. En effet, la compréhension de ce qui a rendu ce phénomène possible passe par celle des traits fondamentaux de la culture américaine et par la façon dont ces traits ont été à la fois révélés et transformés par les différentes formes d’expression et de transmission de la culture populaire. Kurt Andersen n’est ni politologue ni historien mais plutôt romancier, essayiste et journaliste. Il a néanmoins été un observateur privilégié de l’évolution de la culture populaire des dernières décennies. Il avait entamé cet ouvrage bien avant la victoire de Trump, mais celle-ci est venue valider son argument clé: bon nombre de ses compatriotes ont perdu le contact avec la réalité.

Cet ouvrage fournit des éléments de réflexion pour ceux qui, comme nous, sont influencés par la culture américaine et en partagent plusieurs éléments. On peut sans doute se réjouir que notre propre société, empêtrée dans le catholicisme jusqu’aux années 1960 et résolument moderniste pendant quelques décennies par la suite, n’ait pas une si longue histoire de vulnérabilité aux colporteurs de fantasmes que celle de nos voisins. Par contre, plusieurs des traits de la culture américaine qui ont permis l’émergence de «Fantasyland» chez nos voisins sont aussi présents chez nous et nous sommes loin d’être à l’abri du genre de pensée magique ou de déni du réel qui habilite des politiciens à la Trump. C’est un ouvrage à lire et il est à souhaiter qu’on en fasse une traduction française qui nous incitera d’autant plus à y réfléchir.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM