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Il donnait des cadeaux à l’AMT

Raymond Bachant, récemment nommé DG du RTM, était généreux avec ceux qui lui donnaient des contrats

Raymond Bachant (à gauche), ex-patron de Bombardier Transport, et Joël Gauthier, ex-pdg de l’AMT, photographiés ici en août 2009, n’étaient pas peu fiers du contrat d’achat de 160 voitures de train de banlieue à deux étages, d’une valeur de presque 400 M$.
Agence QMI / QMI Agency Raymond Bachant (à gauche), ex-patron de Bombardier Transport, et Joël Gauthier, ex-pdg de l’AMT, photographiés ici en août 2009, n’étaient pas peu fiers du contrat d’achat de 160 voitures de train de banlieue à deux étages, d’une valeur de presque 400 M$.

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Le nouveau patron des trains de banlieue à Montréal est un ancien dirigeant de Bombardier qui donnait des cadeaux au PDG d’une agence gouvernementale pendant que son entreprise obtenait des centaines de millions de dollars en contrats publics.

En juin dernier, Raymond Bachant, ex-président de Bombardier Transport pour l’Amérique du Nord, a été nommé à la tête du Réseau de transport métropolitain (RTM), l’organisme responsable de l’exploitation des trains de banlieue. (Il ne faut pas le confondre avec l’ex-ministre des Finances Raymond Bachand.)

Notre Bureau d’enquête a mis la main sur des courriels qui démontrent qu’entre 2008 et 2011, alors qu’il travaillait chez Bombardier, M. Bachant a offert de nombreux avantages à Joël Gauthier, ex-PDG de la défunte Agence métropolitaine de transport (AMT), remplacée par le RTM.

Plusieurs courriels montrent que M. Bachant a invité M. Gauthier à au moins 10 événements sportifs et culturels, dont :

  • des matchs de hockey au Centre Bell dans la loge de Bombardier ;
  • des matchs de tennis ;
  • un concert de l’Orchestre symphonique de Montréal et un spectacle de Céline Dion ;
  • des repas dans des restaurants chics, notamment au fameux club 357C.

Entre 2003 et 2016, Bombardier a remporté tous les contrats de l’AMT pour l’achat de voitures de trains et de locomotives.

Perquisition de l’UPAC

L’AMT a fait l’objet d’une perquisition de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) en mai 2014. L’UPAC soupçonnait M. Gauthier, qui n’a pas été accusé jusqu’ici, d’ingérence dans l’octroi de contrats publics et de financement politique illégal.

Des documents judiciaires diffusés à l’époque montraient que M. Gauthier avait l’habitude d’accepter de plusieurs entreprises, dont Bombardier, des billets de faveur pour assister à divers événements sportifs ou culturels.

Mais rien ne montrait, jusqu’ici, que Raymond Bachant lui-même faisait les invitations.

« Pas mon ami »

Dans un courriel qu’il nous a envoyé, M. Bachant a rejeté tout lien entre les contrats obtenus par Bombardier et les faveurs accordées à M. Gauthier.

« Ses décisions et ses pratiques d’affaires lui appartiennent entièrement et je ne peux en répondre. »

Le nouveau patron du RTM a pris ses distances de M. Gauthier.

« Joël Gauthier n’est pas mon ami. Si c’est ce qu’il s’est fait croire, il a eu tort de penser que c’était partagé. »

M. Gauthier l’avait justement décrit comme « un bon ami » en s’adressant à une connaissance dans un courriel de mai 2009 auquel notre Bureau d’enquête a eu accès.

Éthique

Le directeur des communications de Bombardier, Éric Prud’Homme, a soutenu que les invitations de clients étaient « entièrement conformes aux normes d’éthique, à la réglementation et aux pratiques normales de l’hospitalité entre partenaires d’affaires à l’époque ».

De son côté, la présidente du conseil d’administration du RTM, Josée Bérubé, a affirmé qu’il n’avait pas été question des liens de Bombardier avec l’AMT au moment de l’embauche de M. Bachant.

« Les recruteurs ne nous en ont pas parlé, je suis totalement ignorante de ce qui se passait de ce côté, s’il s’est passé quelque chose. »

En mai 2017, pour la première fois depuis sa création en 1996, l’AMT a acheté des wagons d’un autre fournisseur que Bombardier. Elle a commandé 24 voitures du fabricant chinois CRRC.

Qui est Raymond Bachant ?

  • Depuis juin 2017 : Directeur général du RTM
  • 2014-2016 : Président de Bombardier Transport Amériques
  • 2008-2013 : Président de Bombardier Transport Amérique du Nord
  • 2006-2008 : Vice-président et chef de la direction financière de Bombardier Transport

Qui est Joël Gauthier ?

  • 2014 : Il quitte Hexagone après que les soupçons de la police à son endroit ont été rendus publics.
  • 2013 : Il prend la tête du groupe Hexagone, créé à partir des anciennes entreprises de Tony Accurso.
  • 2003-2012 : Président-directeur général de l’Agence métropolitaine de transport, prédécesseure du RTM
  • 1999-2003 : Directeur général du Parti libéral du Québec

Principaux contrats de Bombardier Transport avec l’AMT

Raymond Bachant (à gauche), ex-patron de Bombardier Transport, et Joël Gauthier, ex-pdg de l’AMT, photographiés ici en août 2009, n’étaient pas peu fiers du contrat d’achat de 160 voitures de train de banlieue à deux étages, d’une valeur de presque 400 M$.
Photo d'archives

 

Novembre 2016 - Contrat d’entretien et d’opération des 264 voitures et 41 locomotives de l’AMT utilisées sur les six lignes de train de banlieue de la grande région de Montréal: 331 millions $

Février 2010 - Contrat d’entretien du matériel roulant: 34 millions $

Août 2008 - Achat de 20 locomotives hybrides (diesel-électricité): 236,3 millions$

Décembre 2007 - Achat de 160 voitures pour l’ensemble du réseau de train de banlieue 386 millions  -

Septembre 2003 - Achat de 22 voitures de train de banlieue pour la ligne Montréal-Dorion-Rigaud: 60 millions $

Invitations impliquant Raymond Bachant

30 octobre 2008 : repas au Club 357C pour l’équipe de direction de l’AMT

Raymond Bachant (à gauche), ex-patron de Bombardier Transport, et Joël Gauthier, ex-pdg de l’AMT, photographiés ici en août 2009, n’étaient pas peu fiers du contrat d’achat de 160 voitures de train de banlieue à deux étages, d’une valeur de presque 400 M$.
Courtoisie

2 avril 2009 : concert de l’Orchestre symphonique de Montréal Les Légendes du hockey ; à Joël Gauthier et sa conjointe (déclinée par Joël Gauthier)

16 août 2008 : présence prévue de Joël Gauthier à la finale du tournoi de tennis de la Coupe Rogers en compagnie de Raymond Bachant (origine des billets indéterminée)

24 octobre 2009 : deux billets pour le match Canadien-Rangers acceptés par Joël Gauthier

Raymond Bachant (à gauche), ex-patron de Bombardier Transport, et Joël Gauthier, ex-pdg de l’AMT, photographiés ici en août 2009, n’étaient pas peu fiers du contrat d’achat de 160 voitures de train de banlieue à deux étages, d’une valeur de presque 400 M$.
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26 novembre 2009 : repas au restaurant XO de l’hôtel Le St-James pour Joël Gauthier et sa vice-présidente Nancy Fréchette

4 mai 2010 : invitation à l’équipe de direction de l’AMT au restaurant Laurie Raphaël, modifiée pour une loge du Centre Bell pour un match du Canadien

Raymond Bachant (à gauche), ex-patron de Bombardier Transport, et Joël Gauthier, ex-pdg de l’AMT, photographiés ici en août 2009, n’étaient pas peu fiers du contrat d’achat de 160 voitures de train de banlieue à deux étages, d’une valeur de presque 400 M$.
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30 octobre 2010 : invitation à Joël Gauthier et sa conjointe au bal de l’Orchestre symphonique de Longueuil

13 août 2011 : deux billets à Joël Gauthier pour la demi-finale du tournoi de tennis de la Coupe Rogers

19 août 2011 : deux billets à Joël Gauthier et Line Beauchamp (alors ministre libérale) pour un spectacle caritatif de Céline Dion au golf Le Mirage

8 décembre 2011 : deux billets à Joël Gauthier et un v.-p. de l’AMT, Pierre-Luc Paquette, pour le match Canadien-Canucks

Raymond Bachant (à gauche), ex-patron de Bombardier Transport, et Joël Gauthier, ex-pdg de l’AMT, photographiés ici en août 2009, n’étaient pas peu fiers du contrat d’achat de 160 voitures de train de banlieue à deux étages, d’une valeur de presque 400 M$.
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Gauthier « violait le code d’éthique », dit Nicolas Girard

L’ex-député péquiste Nicolas Girard
TZARA MAUD / JOURNAL DE MONTRÉA
L’ex-député péquiste Nicolas Girard

 

L’ex-député péquiste Nicolas Girard, PDG de l’Agence métropolitaine de transport (AMT) après Joël Gauthier, a dénoncé à la police la proximité qu’entretenait ce dernier avec les fournisseurs de l’agence gouvernementale.

Les dénonciations de Girard, nommé à l’AMT peu de temps après l’élection du gouvernement Marois en 2012, ont aidé la police à obtenir un mandat pour perquisitionner les bureaux de l’AMT en mai 2014.

Selon M. Girard, ces situations dans lesquelles son prédécesseur se plaçait avaient tout l’air de conflits d’intérêts.

« Il violait le code d’éthique en acceptant des invitations à des événements au Centre Bell par les firmes ou entrepreneurs. Il ne devrait pas y avoir cette proximité », déclarait-il dans un document policier daté d’avril 2014, que nous avons consulté.

Lors de cette rencontre, M. Girard avait également transmis aux policiers tous les documents précisant les règles de l’AMT pour empêcher son personnel de se retrouver en situation de conflit d’intérêts.

Dans sa déclaration à la police, M. Girard explique qu’il a décidé d’examiner les agendas de son prédécesseur après avoir été informé d’un possible détournement de matériaux de construction, en janvier 2014.

La police croit que des dalles de béton destinées à un chantier de l’AMT auraient plutôt été livrées chez la sœur de l’homme d’affaires Marc Bibeau, décrit comme l’ex-grand argentier du Parti libéral du Québec.

Invitations « de toutes parts »

Dans une autre déclaration aux policiers consultée par notre Bureau d’enquête, Sylvie Frenette, une ex-adjointe de Joël Gauthier, a affirmé que celui-ci ne manquait jamais un match du Canadien.

« Il se faisait régulièrement inviter au hockey, au point qu’il gardait des invitations et choisissait à la dernière minute les meilleurs billets. Les invitations venaient de toutes parts, mais il était surtout dans les loges de Génivar, Dessau et Bombardier. »

Mme Frenette est elle-même allée voir des matchs, dont « une fois je crois dans la loge de Bombardier en compagnie de Joël et Raymond Bachant, président de Bombardier », a-t-elle indiqué.

Beauchamp en profite aussi

Au moment où elle était ministre, Line Beauchamp a pu
assister à un
spectacle de Céline Dion aux frais de Bombardier.
JOEL LEMAY/AGENCE QMI
Au moment où elle était ministre, Line Beauchamp a pu assister à un spectacle de Céline Dion aux frais de Bombardier.

 

Line Beauchamp a profité des largesses de Bombardier à l’endroit de Joël Gauthier, à l’époque où elle était ministre libérale. Elle a pu assister comme invitée de Gauthier à un spectacle-bénéfice de la chanteuse Céline Dion, dans un club de golf en août 2011.

Maintenant déléguée générale du Québec à Paris, Mme Beauchamp a confirmé au Journal qu’elle avait assisté au spectacle Céline pour les enfants, mais à titre privé.

« Députée, j’ai accepté à l’occasion, sur une base amicale, des demandes pour accompagner certaines de mes connaissances lors d’événements ou de soirées, répond-elle dans un courriel. C’est dans ce cadre que j’ai assisté à un spectacle de Céline Dion au club de golf Le Mirage. »

Raymond Bachant (à gauche), ex-patron de Bombardier Transport, et Joël Gauthier, ex-pdg de l’AMT, photographiés ici en août 2009, n’étaient pas peu fiers du contrat d’achat de 160 voitures de train de banlieue à deux étages, d’une valeur de presque 400 M$.
Courtoisie

Invitée de Gauthier

Raymond Bachant a de son côté déclaré que Mme Beauchamp n’était pas l’invitée de Bombardier, mais de M. Gauthier.

« À cette époque, il était dans les pratiques d’affaires d’inviter des clients à des événements caritatifs et c’est dans ce cadre qu’une invitation a été transmise au PDG de l’AMT qui pouvait venir avec l’invité de son choix », indique M. Bachant.

Un porte-parole de Bombardier Transport, Marc-André Lefebvre, a expliqué que l’entreprise a payé 12 500 $ pour un forfait comprenant huit billets pour le spectacle.

Selon Bombardier, le forfait incluait, en plus du spectacle, une partie de golf et un souper.

M. Lefebvre a indiqué que l’entreprise a fait ces invitations « dans le but de maintenir des relations cordiales avec nos clients ».

« En aucun temps, ces invitations ont pu être reliées à des activités commerciales ciblées auprès de ces clients. Toute allégation à cet égard ne tiendrait tout simplement pas l’épreuve des faits. »