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Je suis allée au département d'anthropologie et tout le monde est super fier de Valérie Plante

«S’il n’y avait pas de pelleteux de nuages, il ferait toujours gris.»

Je suis allée au département d'anthropologie et tout le monde est super fier de Valérie Plante
QMI/Charles-André Leroux

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Qui pense sérieusement qu'étudier en anthropologie ou en sociologie mène à un avenir prometteur, loin de tout tracas financier et avec des hordes de gens obéissant au moindre battement de cils? Pas grand monde. Mais ceci pourrait changer durant les prochaines années avec Valérie Plante, nouvelle mairesse de Montréal, fière représentante des sciences sociales et l'incarnation de l'espoir pour des cohortes de «pelleteux de nuages».

Bachelière en anthropologie et détentrice d’une maîtrise en muséologie, deux (des trois) diplômes de la nouvelle mairesse de Montréal sont plutôt inhabituels dans notre paysage politique peuplé d’avocats, d’hommes (et de femmes) d’affaires, d’avocats, d’une poignée d'économistes et encore d’avocats. Il est vrai que notre Premier ministre canadien a étudié en littérature anglaise à McGill, mais vu l'identité même de son paternel, disons que sa carrière politique relève plus du destin qu'autre chose.

Valérie Plante est-elle un cas isolé, une anomalie dans la matrice académique du succès? Pour en avoir le coeur net, je suis allée à l’Université de Montréal pour mener une grande enquête sur le terrain.

En mission à mon alma mater

J’arrive d'abord au département d’anthropologie de l’UdeM. Par rapport aux couloirs gris shiny des HEC ou de la Polytechnique, le couloir d’anthropo semble figé dans le temps. Le dernier investissement dans les «ressources matérielles et les infrastructures» doit remonter à loin.

Même si le couloir est vide (j’apprendrai que les profs sont en réunion départementale), le département m’apparaît fort actif, si j’en juge l’un des nombreux babillards.

Parmi les activités du département: un avis de recherche sur une tasse. Parce que le café, c'est sérieux.
Hélène Laurin
Parmi les activités du département: un avis de recherche sur une tasse. Parce que le café, c'est sérieux.

 

Il est fort à parier que Valérie Plante s'est souvent fait demander «qu’est-ce que tu vas faire avec toutes ces grandes études-là?», «à quoi ça sert?», «tu ne te sens pas déconnectée?». Je m'en doute, car je suis moi-même l’une de ces «pousseuses de crayon». Ces questions et commentaires sont lassants, décourageants et surtout, démotivants. Mais bon, je m'en suis plutôt brillamment tirée, j'écris maintenant pour le réputé et crédible Sac de chips. Mais assez parlé de moi, de retour à notre enquête.

La fierté dans l’air

C’est remplie de bienveillance que je suis arrivée au café étudiant. Je n’ai qu’à dire «Valérie Plante» à voix haute pour que je sente un froufrou autour de moi. La fierté des étudiants est palpable.

«Je vais enfin pouvoir répondre quelque chose quand on va me demander ce que je vais faire avec un bac en anthropo!» me dit une étudiante présente, qui me démontre que la variété des questions n’a guère évolué depuis le temps où je faisais moi-même «des études inutiles».

«Que répondez-vous d’habitude?»

«...je réponds “qu’est-ce qu’on peut ne PAS faire avec un bac en anthropo!”» soulignant sa polyvalence.

Il faut dire que le site web du département d’anthropologie n’est pas des plus optimiste quant aux débouchés concrets pour les futurs diplômés: «Il n'existe pas de corporation d'anthropologues au Canada ou au Québec. Cela explique sans doute en partie le peu de postes spécifiquement voués aux diplômés en anthropologie.» Comme dirait notre patron favori, Hugo Meunier: «triste...»

J’entame alors la conversation avec un étudiant qui met de la chair autour de l'idée de sa collègue.

«Étudier en anthropologie, c’est apprendre à faire des liens entre toutes les sphères qui touchent à l’activité humaine. C’est très créatif! On oublie souvent que l’humain est fondamentalement un animal grégaire et c’est ça qu’on met de l’avant en anthropologie. Nous apprenons à comprendre l’humain dans son aspect culturel et collectif, mais pas d’un point de vue institutionnel ou individualisant. Ça donne des diplômés capables d’envisager en même temps plein de conséquences - bonnes et moins bonnes - d’une nouvelle idée, comme la ligne rose du métro.»

Ils sont fous, ces anthropologues!

Ragaillardie par ce discours, je cherche les mosaïques où je pourrais voir la gueule vingtenaire de celle qu’on appelle déjà simplement Valérie. On m’informe que le département d’anthropologie ne tient pas ça, des mosaïques de diplômés (!). Ils ne font rien comme tout le monde, les anthropologues.

Je visite également le local de l’association étudiante. Dès que je mentionne que je suis du journaldemontreal.com (plus court que «l’équipe numérique du groupe Québecor Médias»), les regards s’enveniment. On me bombarde de questions. «Avez-vous le droit d’être ici? Est-ce que le département sait que vous êtes là? Avez-vous pris rendez-vous?»

Euh, il ne faut pas de permis pour marcher dans des couloirs d’université.

«Non, on ne veut pas participer à ça.»

Mais sont-ils heureux que Valérie Plante ait été élue?

«Ah! Ben oui!»

C’est tout ce que je voulais savoir. Merci beaucoup!

Décidemment, côté enquête, je suis une naturelle.

L’anthropologie dans la gestion

J’ai plus de chance avec un prof d’archéologie, qui a fait son bac avec Valérie Plante et qui est resté ami avec. Il voit justement beaucoup de la formation en anthropologie chez la première mairesse de Montréal.

Il la voit dans la manière dont elle a de placer la culture, l’environnement et le bien-être des citoyens avant la grosse économie. Il la voit dans l’ouverture sur le monde, tant du côté de l’équipe qu’elle a réunie (composée en grande partie de femmes et de personnes issues des communautés culturelles) que du côté de sa volonté à comprendre ce qui se passe sur le terrain. Il la voit dans sa intention d’aider les Montréalais et les Montréalaises de tous horizons.

Un tournant?

Une «pelleteuse de nuages» devenue première magistrate de la Ville de Montréal: n’est-ce pas un destin qui fait rêver pour tous les étudiants en anthropologie, mais aussi en histoire, en littérature, en sociologie, en philosophie, en linguistique et bien d’autres?

Cette victoire marque-t-elle le début d’une nouvelle vengeance des nerds? Pas les nerds en informatique qui ont déjà conquis le monde, mais plutôt les nerds curieux et passionnés des sciences sociales? Est-ce que cette victoire pourrait faire taire les mauvaises langues, et faire plutôt reconnaître l’apport immense des diplômés en sciences sociales?

Concernant cette réponse-là, même si mon enquête ne m'a pas permis de l'avoir, je ne peux être que remplie d'espoir.