/news/society
Navigation

[VIDÉO] Une semaine dans la peau d'une préposée aux bénéficiaires

Coup d'oeil sur cet article

Salaires de misère, surcharge de travail, horaires de fous: les ressources intermédiaires (RI) se mobilisent cette semaine contre le gouvernement pour réclamer de meilleures conditions pour leurs préposés aux bénéficiaires. Afin de comprendre leur réalité, nous nous sommes plongés dans la peau d’une préposée le temps d'une semaine de travail.

7 h, par un matin frisquet. Je pousse les portes d’une résidence du grand Montréal, où résident quelque 150 personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer ou aux prises avec des problèmes cognitifs.

En échange de leur anonymat, la direction de l’établissement m’a permis de passer quelques jours ici, pour comprendre ce que vivent les employés sur le terrain. Comme toutes les ressources intermédiaires, les résidences sont administrées par de petits entrepreneurs sociaux ou des organismes sans but lucratif (OSBL).

J’accompagnerai cinq préposées au cours de mon expérience. Cathy, 25 ans, est l’une d’elles. «On ne coûte pas cher et on a plus de responsabilités qu’une préposée en CHSLD», s’insurge la jeune femme, qui travaille dans une ressource intermédiaire depuis cinq ans. Avec mon salaire, je n’y arrive pas. Je gagne 14 $ de l'heure et j’ai atteint le plafond salarial», plaide Cathy, qui n’hésite pas à se qualifier de main-d’œuvre bon marché dans le milieu de la santé.

Difficile de ne pas lui donner raison. La journée vient à peine de commencer qu’elle court déjà dans tous les sens. Pour ma part, il s’agit d’un vrai baptême du feu, dans lequel je dois laisser mon malaise et mon dédain à la porte des chambres des pensionnaires. Dans la 200, par exemple, Madeleine (nom fictif) nous attend pour ses soins matinaux, flambant nue sur la cuvette. La scène contraste avec les photos de famille qui ornent les murs de la petite pièce. Sur l’un des clichés, on y voit un couple fier et droit. «C’est une autre époque», soupire Madeleine.

Armée de gants en plastique et de débarbouillettes blanches immaculées, Cathy me demande de l’aider à laver la dame. J’applique une crème sur son dos, son ventre et sous ses seins. Pendant que je m’affaire, la préposée s’occupe du soin génital. Le plus difficile est de s’adapter à l’odeur et aux dégâts abandonnés dans la culotte souillée. «On s’habitue à l’odeur, je te jure», lance Cathy, en me voyant blêmir.

Les préposées connaissent par cœur les petites habitudes des résidents. Celle-ci aime avoir de l’eau embouteillée tous les matins, celle-là a besoin de crème sur ses mains lorsqu’il fait froid et sa voisine se sent bien lorsque son plat de bonbons au beurre est bien rempli près de son lit.

Mais, Cathy manque de temps pour «prendre le temps», comme elle le dit. Dans le long corridor vert et beige, elle se vide le cœur. «Si j’écoute les normes du ministère, je ne dois pas passer plus de 10 à 15 minutes par résident afin d’avoir le temps en huit heures de faire le ménage, la cuisine, les collations et parfois distribuer les médicaments. Ça veut dire de réduire les soins aux gens, couper les coins ronds. Ce n’est pas compliqué, les résidents sont devenus une deuxième priorité», tranche Cathy.

Avant de partir, elle doit s’assurer que tout est en place pour la prochaine préposée. Et même si elle court après son souffle, Cathy aime son travail. Impossible d’ailleurs de travailler ici si l’on n’a pas la vocation. 

«J’ai des résidents qui ne se souviennent pas de leur famille, mais ils se souviennent de moi chaque matin. C’est précieux», confie-t-elle.

«Faire un double» pour payer le loyer

Autre quart de travail, autre préposée, mais même réalité. Félicité Kilunda-Kinda doit aujourd’hui aligner deux quarts de 8 heures, de soir et de nuit.

La préposée Félicité qui aide Nicole Dion à aller dans son lit.
Photo Martin Chevalier
La préposée Félicité qui aide Nicole Dion à aller dans son lit.

 

Ce «double shift» est la norme pour plusieurs préposées. «Je termine ici à la résidence à 23 h et j’ai une heure pour me déplacer. Je commence ailleurs à minuit et je termine à 7 h. C’est ma vie. J’ai trois enfants et un loyer à payer», énumère-t-elle avec résignation.

La préposée Félicité avec Nicole Dion et Marie-Christine Noël.
Photo Martin Chevalier
La préposée Félicité avec Nicole Dion et Marie-Christine Noël.
Nicole Dion et sa fille Andrée Lachapelle.
Photo Martin Chevalier
Nicole Dion et sa fille Andrée Lachapelle.

 

Dans le tumulte, elle reçoit au moins l’appui – et l’amour – des résidents. C’est le cas de Nicole Dion, qui regarde avec admiration sa préposée. Si la dame ne se souvient que très vaguement de sa maison depuis plusieurs épisodes de syncope, elle semble consciente du rôle de Félicité et son équipe dans sa vie. «Leur quotidien est quelque chose», reconnaît la résidente. Une mince, mais touchante consolation, dans le marathon effréné du quotidien entre les murs de la résidence.


En bref

►Les préposés aux bénéficiaires dans une ressource intermédiaire (RI) gagnent de 11,25 $ l'heure (le salaire minimum) à 14 $ l'heure.

►Les membres des ressources intermédiaires (RI) – ils sont 10 000 employés – demandent au gouvernement un investissement additionnel de 15 M$ par année pendant 5 ans pour s’occuper de 13 000 personnes malades et toucher des salaires plus décents.

►Sur 10 000 employés, 90 % sont préposés aux bénéficiaires et 89 % d’entre eux sont des femmes.

►En vertu de la loi 90, les préposés en RI assument davantage de responsabilités, dont l'administration des médicaments. En CHSLD, cette tâche relève d’une infirmière. C’est l’une des raisons pour lesquelles la direction de l’établissement a laissé Le Journal entrer dans la résidence.