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Légalisation du cannabis: les trafiquants riposteront

Des revendeurs de pot montréalais se préparent à affronter la concurrence de l’État dès l’année prochaine

Michel achète différentes variétés de pot à des cultivateurs et les redistribue en «paquets» à des revendeurs.
Photo Agence QMI, Dario Ayala Michel achète différentes variétés de pot à des cultivateurs et les redistribue en «paquets» à des revendeurs.

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Des trafiquants de pot montréalais savent que la légalisation du cannabis grugera leur clientèle, mais tenteront de limiter les pertes en misant sur la livraison à domicile, la vente à crédit ou même en baissant leurs prix.

Le Journal a rencontré plusieurs trafiquants après que le gouvernement du Québec eut annoncé comment il compte vendre du cannabis à partir de juillet prochain. Deux vendeurs et un consultant ont accepté de nous parler sous des noms fictifs.

« C’est clair qu’on va perdre entre un quart et un tiers de nos clients » dit Stéphane.

Cet homme de 32 ans vend du cannabis dans l’ouest de la ville depuis une quinzaine d’années.

Il affirme avoir écoulé pour environ 500 000 $ de pot l’année dernière, mais craint de faire bien moins d’argent lorsque l’État sera son principal concurrent.

Québec a annoncé la semaine dernière que 15 succursales de la Société québécoise du cannabis (SQC) ouvriraient leurs portes en juillet. D’ici deux à trois ans, quelque 150 autres magasins pourraient faire leur apparition.

Compétition

« La compétition va être très intense, prévient Stéphane. On va devoir baisser nos prix d’environ 20 % pour rester en business. »

Les meilleures variétés de pot sont actuellement vendues entre 8 et 10 $ le gramme dans la rue.

En plus d’offrir des prix intéressants, Stéphane est prêt à faire crédit à ses clients les plus fidèles pour les garder avec lui.

« On peut fronter l’argent et ça, la SQC ne le fera jamais », assure-t-il en souriant.

Le Journal a parlé avec un autre acteur du marché noir, que nous appellerons Michel.

Michel, qui se définit comme un intermédiaire, achète différentes variétés de marijuana à des cultivateurs et les distribue ensuite sous forme de « paquets » à des revendeurs.

Il souligne que ces « commerçants » illégaux auront un avantage important sur les succursales de l’État : la livraison à domicile.

« Ici au Québec, ça fait une grosse différence, car on est dans un pays froid, et que le poteux est paresseux. Personne veut sortir dans la neige pour acheter son weed. »

Beaucoup de vendeurs se déplacent avec une mallette chargée de différentes variétés de cannabis, pour offrir à leurs clients le choix le plus large possible.

Qualité

Serge, notre troisième interlocuteur, est un trentenaire diplômé en horticulture. Il se fait payer pour aider des petits cultivateurs, qui vendent une partie de leur récolte illégalement, à avoir de meilleurs rendements.

Cet expert du cannabis pense que le marché noir survivra à la légalisation en offrant un produit de meilleure qualité que l’État.

Il a d’ailleurs goûté le pot de Canopy Growth, un gros producteur qui est sur le point d’obtenir sa licence de Santé Canada pour pouvoir alimenter les succursales de vente légale.

« C’est sans intérêt, il n’y a ni saveur ni arôme. Si on parlait de bières, je dirais qu’eux c’est de la Molson Dry. Nous on fait de la Dieu du Ciel [une microbrasserie montréalaise]. »

Moins optimiste, Michel est conscient que la légalisation pourrait tuer son business dans les prochains mois. Mais il veut y voir une opportunité.

« Ce serait l’occasion de revenir dans le droit chemin pour de bon. J’ai une entreprise légale dans le secteur de l’alimentation, je me concentrerai là-dessus. »

Certains veulent rentrer dans la légalité

Une centaine de grammes de pot se vendent environ 500 $ au marché noir.
Photo Agence QMI, Dario Ayala
Une centaine de grammes de pot se vendent environ 500 $ au marché noir.

Plusieurs acteurs du marché noir du cannabis réclament une amnistie afin de pouvoir mettre leurs compétences au service de l’État quand la légalisation prendra effet.

« Le pot, c’est comme le vin, dit Michel, un des vendeurs de marijuana interrogés par Le Journal. Cela prend un savoir-faire et une expertise pour travailler là-dedans. Mais au lieu de faire confiance à des gens qui connaissent le produit, le gouvernement préfère recruter des étudiants sortis de l’université qui n’ont jamais touché à ça. »

Ce passionné du pot pense que les acteurs du marché noir comme lui sont stigmatisés injustement alors qu’ils seraient les mieux équipés pour conseiller les clients de la Société québécoise du cannabis qui sera créée l’an prochain.

« Pendant des années, l’État a considéré ce que l’on faisait comme mauvais et illégal. Maintenant, il reconnaît que c’est correct, mais il refuse d’engager des gens condamnés pour des histoires de pot. C’est complètement hypocrite. La chose logique à faire ce serait d’effacer les condamnations liées au cannabis. »

Un point de vue que partage Serge, consultant en marijuana sur le marché noir.

Il pense que la légalisation devrait d’abord profiter à ceux qui ont une vraie connaissance du pot plutôt qu’à de grandes entreprises à la recherche du profit.

« Beaucoup de mes clients sont des gens qui ont une licence médicale et font pousser du cannabis pour se soigner, explique-t-il. Comme cela leur coûte cher, notamment en électricité, ils vendent une partie de leur récolte pour rentrer dans leurs frais. Plusieurs voudraient devenir des producteurs légaux et fournir l’État, mais leurs dossiers sont refusés, car Santé Canada les considère comme des trafiquants. »