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Le vrai Robert Kennedy

Robert F. Kennedy Human Rights Hosts Annual Ripple Of Hope Awards Dinner - Inside
AFP

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Le temps des fêtes est un moment propice à la lecture et au don de livres. C’est pourquoi j’ai produit la semaine dernière un petit palmarès hautement personnel d’ouvrages m’ayant marqué cette année. Je souhaite en ajouter un ici, ayant tout récemment terminé la première biographie de Robert Kennedy dans la langue de Molière.

Robert Kennedy méritait sa biographie en langue française. On ne compte plus le nombre d’ouvrages consacrés à la famille Kennedy, et plus particulièrement à John F. Kennedy, le seul de la dynastie qui est parvenu à devenir président, même si on peut véritablement parler d’un rêve partagé par l’ensemble de la famille -rêve imposé par le terrifiant Joe Kennedy, père des frères John, Robert et Edward. Pourtant, aucun livre en français n’a été consacré à Bobby. S’il était moins charismatique et qu’il n’était pas un tribun exceptionnel comme pouvait l’être John, Robert était assurément un brillant penseur. À vrai dire, le président Kennedy n’allait pas à la cheville, intellectuellement parlant, de son ministre de la Justice, son frère. Il était donc temps que ce dernier ait droit à son livre à lui, en français. Voilà que c’est chose faite, sous la plume de Guillaume Gonin. L’auteur est un ancien conseiller politique ayant notamment travaillé avec Hubert Védrine.

Le livre est-il à la hauteur ? La réponse courte est malheureusement non.

La faiblesse du bouquin se perçoit tout d’abord dans sa présentation. Une citation de Kennedy et une autre l’encensant sont présentes dans les deux tranches intérieures du livre, nous montrant d’emblée qu’il s’agira d’un hommage mielleux. Pire encore, il n’y a aucune note de bas de page. Les faits et les citations ne bénéficient donc d’aucune référence en bonne et due forme. Quant à la « bibliographie sélective », qui fait sept pages, elle nous indique que l’auteur a réalisé trois entretiens et a surtout lu des œuvres de et sur Robert Kennedy, de même que des ouvrages sur les États-Unis ou sur l’importante dynastie. Tout cela nous donne l’impression que l’auteur a traduit et synthétisé les recherches déjà réalisées sur l’homme politique. Il est surprenant que ça ait pu passer dans une maison d’édition aussi sérieuse que Fayard, très impressionnante quant au genre biographique.

La grande biographie en français de ce géant qu'est Robert Kennedy restera donc à faire. Quoi qu’il en soit, on remercie l’auteur d’avoir tenté de combler un vide. Décevante et insuffisante, elle était également nécessaire. Et on retire de la lecture de l'oeuvre un plaisir certain.

Si elle n’a, dans ce contexte, pas beaucoup de mérite, son interprétation n’est pas foncièrement mauvaise. Le livre de Gonin insiste sur le fait que l’héritage politique de Robert Kennedy, après la mort de JFK, sera largement autonome de celui de la famille : critique de la guerre du Vietnam débutée par son frère et poursuivie par Lyndon B. Johnson, supporteur des droits civiques, pourfendeur des inégalités, Robert Kennedy deviendra une personnalité extrêmement importante, avec son héritage bien à lui. À titre personnel, Robert était le grand oublié du père, Joe Kennedy, qui a d’abord eu l’ambition de devenir lui-même président avant de passer le relai à John.

Comme tous ceux qui tentent de s’approprier la mémoire de Robert Kennedy, Gonin néglige le caractère radical de la critique du système économique portée par le sénateur de New York. À ce titre, le discours majeur de Bobby contre le PIB, trois mois avant son assassinat, n’est même pas mentionné. Cette allocution était tout sauf anecdotique, rejetant les bases mêmes de l’obsession de la croissance illimitée. De quoi nous faire réfléchir en cette période de consommation folle qu’est le temps des fêtes. Or, quand il est question de « Bobby », la récupération politique est aussi grossière qu’inadéquate. Je pense ici notamment à ce conseiller politique d’un parti affairiste québécois mobilisant fréquemment Robert Kennedy quand le moment est venu d’ajouter un peu de vernis de « justice sociale » dans le but de briller dans les cocktails mondains ou dans les émissions pour bien-pensants. Les progressistes wall-streetiens, dont la culture n'égale que trop rarement l'arrogance, auraient tout intérêt à le relire véritablement :

Notre PIB prend en compte, dans ses calculs, la pollution de l’air, la publicité pour le tabac et les courses des ambulances qui ramassent les blessés sur nos routes. Il comptabilise les systèmes de sécurité que nous installons pour protéger nos habitations et le coût des prisons où nous enfermons ceux qui réussissent à les forcer. Il intègre la destruction de nos forêts de séquoias ainsi que leur remplacement par un urbanisme tentaculaire et chaotique. Il comprend la production du napalm, des armes nucléaires et des voitures blindées de la police destinées à réprimer des émeutes dans nos villes. Il comptabilise la fabrication du fusil Whitman et du couteau Speck, ainsi que les programmes de télévision qui glorifient la violence dans le but de vendre les jouets correspondants à nos enfants. En revanche, le PIB ne tient pas compte de la santé de nos enfants, de la qualité de leur instruction, ni de la gaieté de leurs jeux. Il ne mesure pas la beauté de notre poésie ou la solidité de nos mariages. Il ne songe pas à évaluer la qualité de nos débats politiques ou l’intégrité de nos représentants. Il ne prend pas en considération notre courage, notre sagesse ou notre culture. Il ne dit rien de notre sens de la compassion ou du dévouement envers notre pays. En un mot, le PIB mesure tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.

Par ailleurs, je tiens à vous souhaiter une très belle fin d’année 2017, et tout le meilleur du monde pour 2018. Je vous retrouverai avec grand plaisir l’année prochaine !

Je vous aime.