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Mon verglas

Steve Flanagan, qu’on voit ici à Boucherville, l’une des villes touchées, était porte-parole d’Hydro-Québec lors de la crise du verglas en 1998.
Photo Pierre-Paul Poulin Steve Flanagan, qu’on voit ici à Boucherville, l’une des villes touchées, était porte-parole d’Hydro-Québec lors de la crise du verglas en 1998.

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Lorsque le téléphone sonna, c’était encore la nuit. Depuis la veille, de la pluie verglaçante avait transformé des centaines de kilomètres de lignes de distribution d’électricité du sud du Québec en de longues guirlandes de glace.

Quelques dizaines de milliers de clients d’Hydro-Québec étaient privés de courant et l’on me demandait de rentrer au bureau pour me préparer à émettre des bilans périodiques aux journalistes. La routine, quoi ! Puisque dans la nuit du 5 janvier 1998, j’étais l’un des porte-parole d’Hydro-Québec.

Rendez-vous avec l’Histoire

Sans le savoir, j’avais rendez-vous avec le destin et d’une certaine façon avec l’Histoire. Dans le taxi qui me conduisait au siège social d’Hydro-Québec à Montréal, j’étais loin de me douter que je quittais la maison pour plus de trois semaines, que j’allais travailler les 42 prochaines heures sans dormir, que j’allais accorder plus de 300 entrevues en direct à la télévision – plus de 20 heures de temps d’antenne – conséquemment à la destruction totale ou partielle de plus de 3000 km de lignes de distribution et de transport d’électricité, et qu’au pic de ce que l’on appellera « la crise du verglas », la moitié de la population du Québec sera privée d’électricité.

Non, cette nuit-là, dans ce taxi, je pensais plutôt à mes enfants qui ont appris deux jours plus tôt que leurs parents se séparaient. J’étais loin de me douter que je ne les retrouverais que quelques semaines plus tard pour l’un, et plusieurs mois pour l’autre, car les pannes les feront fuir vers l’Europe de l’Est. Ils avaient sept ans et 20 mois.

Les bonnes décisions

Mon drame personnel était cependant bien secondaire. Les conditions météorologiques se sont rapidement détériorées et le nombre de clients privés de service était à la hausse.

Alors que l’entreprise multipliait les efforts pour déployer rapidement des effectifs sur le terrain pour réparer les nombreuses pannes, je devais, avec mes collègues de la direction des communications, transmettre au public toutes les informations pertinentes afin de permettre aux personnes sinistrées de prendre les bonnes décisions pour assurer leur propre sécurité, celle de leurs familles et de protéger leurs biens.

Au fond, nous devions répondre à une seule question : quand ? L’honnêteté et la transparence dans nos communications publiques ont eu pour effet de rassurer la population, de les accompagner pendant toute la durée de la crise et de contribuer à maintenir une cohésion sociale.

Deux hommes inspirants

J’étais personnellement en confiance. Cet événement m’a fait croiser la route de deux hommes extraordinaires. Le premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, et le président-directeur général André Caillé ont rapidement pris les commandes de l’une des plus magistrales gestions de crise de notre époque. Je n’étais pas en contact direct avec eux, puisque j’étais le dernier chaînon de la ligne de commandement menant au public, mais j’avais le privilège d’observer leur leadership alors que j’étais à quelques mètres d’eux lors de leurs points de presse réguliers au plus fort de la crise.

J’étais fier de faire équipe avec eux. Et lorsque la situation s’est aggravée le vendredi 9 janvier au point où nous frôlions la catastrophe, j’avais devant moi deux hommes inspirants qui ont su rassurer toute une population. Ils pouvaient compter sur moi.

Un privilège

Mes interventions répétées à la télévision m’ont élevé au rang de personnalité publique. Je suis devenu, avec le premier ministre Lucien Bouchard et le PDG d’Hydro­­-Québec André Caillé, l’un des porte-étendard de cette crise. Un véritable privilège que j’assume encore aujourd’hui humblement. Car bien au-delà du leadership et de l’image, pour moi, la crise du verglas, c’est l’histoire d’un puissant geste de solidarité de toute une population.

Une histoire qui s’est écrite en direct sur le terrain et dans les médias. Des femmes et des hommes qui ont mis tout leur cœur et leur expertise pour réparer un réseau de distribution et de transport d’électricité, pour répondre aux besoins essentiels des populations sinistrées, et s’épauler pour donner du réconfort à tous ceux qui en avaient besoin.

Depuis 20 ans, il ne se passe pas une semaine sans qu’on me parle de la crise du verglas. Chacun a sa petite histoire. L’un était monteur de ligne, l’autre dans l’armée, et puis celle-ci travaillait bénévolement dans un centre d’hébergement, et celui-ci dans une municipalité. Tous m’ont raconté comment ils avaient contribué à aider des gens ou comment ils avaient vécu ces semaines intenses en famille.

La crise du verglas, c’est ça. De nombreuses histoires. Je viens de vous raconter une partie de la mienne. Et la vôtre ?