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De technicien retraité à camionneur

Après avoir pris sa retraite trop tôt, Daniel Turenne est retourné sur le marché du travail en se recyclant dans le camionnage.
Photo courtoisie Après avoir pris sa retraite trop tôt, Daniel Turenne est retourné sur le marché du travail en se recyclant dans le camionnage.

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Le jour de ses 65 ans, le 19 janvier dernier, Daniel Turenne était à Salinas, dans le comté de Monterey, en Californie. Pas pour y célébrer cet âge si symbolique en Occident, synonyme de la retraite, mais pour y ramasser une cargaison de légumes, dans un des méga-entrepôts de cette ville de 150 000 habitants surnommée la « capitale de la laitue ».

« J’ai fêté ça en revenant à Québec », explique celui qui vit dans la capitale depuis l’adolescence.

Comme camionneur d’un 18 roues, Daniel ne peut prendre une goutte d’alcool durant les six jours que dure son voyage aller-retour de 10 000 km de Joliette à la Californie.

Un tout nouveau job : il est devenu camionneur à 64 ans, après près de 10 ans de retraite. Un parcours atypique, mais de plus en plus fréquent.

Liberté 55

Daniel était pourtant le prototype du slogan « Liberté 55 ». C’est à cet âge qu’il prend sa – première – retraite. Xerox, son employeur depuis 30 ans, est en pleine restructuration, et offre à ses plus vieux employés deux ans de salaire s’ils quittent l’entreprise.

« On coûtait trop cher. »

Des photocopieurs de ses débuts, en passant par les imprimantes à haut laser, le technicien était alors analyste réseau, responsable de l’implantation des fax multifonctions chez les clients.

« Je n’étais pas encore tanné de ma job. Mais l’offre était alléchante. »

Il dit oui à l’indemnité de départ. « Avoir su, je n’aurais pas dû l’accepter. »

Roulotte, golf, Floride...

Daniel et sa conjointe, Mariette, déjà retraitée, s’achètent une roulotte et prennent la direction de milliers d’autres Québécois : la Floride. Six mois par année, pendant neuf ans, ils migrent vers Orange City, entre Daytona et Orlando.

Au programme : golf et farniente, entrecoupés de quelques séjours en Europe. Le reste de l’année se passe à Québec, où vivent leurs deux enfants et leurs quatre petits-enfants.

Et puis, la réalité l’a rattrapé. Le fonds de pension chez Xerox fond comme neige au soleil. Il était passé de cotisation déterminée à prestation non déterminée... Toute une différence ! On sait ce qu’on y met, mais pas ce qu’on va en recevoir.

« Le marché a foiré, dit-il. Les intérêts sur les revenus frisaient les 1 %... Il y avait une énorme différence entre mes attentes et la réalité. »

Il fallait stopper l’hémorragie. « J’avais 64 ans lorsque je me suis dit : ça me prend un revenu d’appoint pour les cinq prochaines années. Je suis en parfaite santé. »

Mais il y avait autre chose. « J’étais blasé. Il me manquait quelque chose. Je me disais que je pouvais faire beaucoup plus que ce que je faisais là. J’avais arrêté d’un coup sec, 10 ans plus tôt. Je n’étais pas prêt. »

Le métier de camionneur s’impose tout naturellement. « Ça m’a toujours intéressé par la bande. Je suis habitué à rouler aux États-Unis, je suis bilingue, et je ne voulais pas faire du 9 à 5. »

Retour sur les bancs... de camion

Dès son retour de Floride, au printemps 2015, Daniel s’inscrit à un DEP, option camionnage. Pas évident. La secrétaire à l’admission exige un Diplôme d’études secondaires... moderne. Il a un cours classique. « Je lui expliquais que j’avais fait un DEC technique en électronique, au cégep Limoilou et donc, que j’avais forcément fait un cours secondaire, si j’étais diplômé du collégial, mais rien n’y faisait ! Elle voulait le DES ! Il a fallu l’intervention d’un supérieur pour lui faire entendre raison. »

Daniel retourne sur les bancs d’école, qui sont, surtout, ceux d’un gros camion. Les 600 heures de cours, échelonnées sur cinq mois, sont essentiellement pratiques.

En août 2015, le nouveau diplômé se rend à une foire d’emplois où sont invitées plusieurs compagnies de transport. On le rappelle. Il passe de tests de conduite et reçoit une lettre de refus bien originale : on lui avait écrit « qu’il n’y a pas que la conduite qui compte... » « OK, alors quoi d’autre compte, sinon mon âge ? » se dit-il.

Sur les routes américaines

Mais outre cet épisode d’âgisme, il se trouve vite un boulot chez DFS (Dan Fray System), une entreprise de Joliette. Il est désormais au volant d’un camion réfrigéré de 35 pieds et de 18 roues.

Comme plusieurs autres camionneurs chez DFS, il a un statut de « retraité ». Il n’a l’obligation que d’un voyage de six jours tous les 35 jours, alors que les « réguliers » ne peuvent prendre plus de sept jours de congé d’affilée.

Il part donc régulièrement, avec son collègue, retraité comme lui, sur les routes : Joliette, Windsor, le Michigan, l’Illinois, l’Iowa, le Nebraska, le Wyoming, le Nevada et la Californie, destination finale. L’hiver, c’est davantage le Texas. Il va porter ce qu’il transporte (pneus, caisson de matelas, engrais) et rapporte des fruits et des légumes.

Six jours à vivre et dormir dans le camion, avec des haltes au Flying J, où il y a douche et restauration. Lorsqu’il tire le rideau de son « sanctuaire », comme il appelle le compartiment arrière du camion, il peut dormir six heures en ligne.

Et il adore ça. « C’est très l’fun. Je vois des paysages formidables, les déserts de l’Ouest, la Californie, le Nouveau-Mexique... Et ça me fait un bon revenu d’appoint. »

La seule chose qui l’arrêtera, c’est sa condition physique. « Un problème cardiovasculaire, ou ma vision, qui continue de baisser. Car le travail n’est pas fatigant physiquement. »

Sa vie familiale est bien sûr « chamboulée ». Il va reconduire Mariette en Floride pour l’hiver. Mais il ne s’y rend jamais pour le travail. Pas assez payant, dit-il. Ce sont des allers-retours de trois jours seulement.

La Floride restera son havre de repos... en attendant sa prochaine – vraie – retraite. S’il la prend !