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Un loyer en échange de sexe: des petites annonces dissimulent des offres de services sexuels

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Des internautes de Montréal et de Québec proposent à de jeunes hommes un loyer à prix avantageux en échange de faveurs sexuelles sur des sites web de petites annonces.

« Recherche un coloc gai pour partager un beau condo dans le Sud-Ouest près d’un métro. Grand 3 et demi au rez-de-chaussée dans un triplex. Une seule grande chambre et place pour deux lits. Pour s’aider mutuellement et briser l’ennui », décrit une annonce sans photo trouvée sur le site de Kijiji.

En moins de 30 minutes, il a été possible pour le 24 Heures de repérer 10 annonces de la sorte sur Kijiji et Craiglist.

Pour ce reportage, nous nous sommes fait passer pour Thomas, un étudiant de 24 ans en littérature.

Lorsque nous avons demandé à voir des clichés concernant l’offre décrite plus haut, des photos de l’appartement et d’organes génitaux nous ont été transférées.

« Excuse-moi si elles [les photographies] sont un peu osées », a rétorqué l’annonceur dans un message courriel nous étant adressé en privé.

À la première lecture de ces annonces, il n’est pas toujours évident qu’on y propose des faveurs sexuelles.

Dans la plupart des cas, les annonceurs sont des hommes d’un âge avancé qui recherchent des colocataires ayant le profil de jeune homme homosexuel.

Prix « négociables »

Nous avons ensuite parlé des problèmes financiers de Thomas avec le même homme que celui cité plus haut.

« Inquiète-toi pas pour le montant du loyer. C’est négociable », nous a annoncé celui qui offre un logement dans le quartier Saint-Henri, à Montréal.

Nous avons aussi répondu à une annonce où on cherche un « colocataire homosexuel près de l’Université Laval ». Quand nous avons demandé le montant du loyer, qui n’était pas affiché, un homme nous a carrément offert de venir chez lui pour recevoir un « massage à l’huile sur un tapis masseur » et discuter ensuite du montant à payer.

À l’inverse, des hommes qui cherchent un lieu où demeurer offrent aussi leur corps. Lorsque nous l’avons contacté, un ingénieur de son de Québec nous a fait parvenir un long message descriptif de sa personne avec des photos jointes d’un homme nu et d’un pénis en érection.

« J’ai vraiment un beau petit cul et des belles petites fesses bien bombées comme tu pourras le constater en regardant mes photos en espérant que mon physique saura te plaire et de charmer [sic] », écrit sans pudeur cet homme.

Cette pratique a récemment fait les manchettes en France et à Vancouver. Contrairement aux villes de Montréal et de Québec, il s’agissait d’hommes qui offraient des loyers à prix ridicules à de jeunes femmes en échange de faveurs.

Du sexe d’abord

Parmi la dizaine de personnes que nous avons contactées, trois hommes nous ont crûment proposé d’avoir des relations sexuelles avec eux avant de discuter du prix à débourser pour habiter à leur côté.

De ce nombre, deux annonceurs nous ont directement envoyé des clichés de leur sexe ainsi que de leur corps dénudé.

Dans tous les cas, lorsque nous avons révélé notre véritable identité et la nature de cet article à nos correspondants, tous les annonceurs ont cessé de répondre à nos questions.

Certains ont supprimé ou modifié leurs offres.

Réactions de Kijiji

Kent Sikstrom, responsable des relations avec la communauté de Kijiji, confirme que les politiques du site ne tolèrent pas les annonces de nature inappropriée ou à propos de services sexuels.

« Si on voit qu’un membre de notre communauté ou nos algorithmes nous signalent une annonce reliée à des services sexuels dans la section Immobilier par exemple, nous allons définitivement enquêter et éventuellement la supprimer puisque nous ne voulons pas ce genre de publications sur le site de Kijiji », soutient M. Sikstrom.

Il invite les utilisateurs à signaler directement les offres qu’ils estiment offensantes.

Des exemples d’annonces

Capture d'écran, Kijiji

« Grand 3 et demi au rez-de-chaussée dans un triplex. Une seule grande chambre et place pour deux lits. Pour s’aider mutuellement et briser l’ennui. »–Annonce pour une chambre à louer sur Kijiji


Cet homme a envoyé plusieurs photos explicites pour tenter de convaincre notre journaliste qu’il était le «colocataire» idéal.
Photo courtoisie
Cet homme a envoyé plusieurs photos explicites pour tenter de convaincre notre journaliste qu’il était le «colocataire» idéal.

« Je suis un homme mature au physique agréable et je cherche une chambre à louer dans une maison privée ou un appart dont l’occupant principal (le locateur) est lui aussi gai. [...] j’adore pratiquer le nudisme intérieur. [...] l’occupant principal doit absolument être vraiment mince et sans bedaine et il doit être imberbe ou très peu poilu. »–Annonce pour une chambre recherchée sur Kijiji

Capture d'écran, Kijiji

Capture d'écran, Kijiji

« Chambre à partager à 1 $ pour étudiant international gai à Montréal. [...] Je suis un homme plus vieux qui cherche un jeune compagnon. »–Annonce pour une chambre à louer sur Craiglist

Des offres qui sont illégales selon des avocats

Offrir un loyer gratuit ou à prix modique en échange de faveurs sexuelles semble être un phénomène nouveau dans les grandes villes québécoises, selon des avocats. Ceux à qui nous avons parlé croient que ces propositions sont illégales.

« Les gens ont de l’imagination. Je n’ai jamais vu ça dans ma pratique ou la jurisprudence. [...], mais on ne parle plus de droit de louage, mais d’un droit d’occupation ici. Est-ce que ces services sont légaux pour autant ? Je n’en suis pas certaine », dit Mélanie Chaperon, avocate en droit locatif à Montréal. Elle mentionne que ces publications vont au-delà du droit de pouvoir louer ou occuper une chambre.

Pas toujours simple

Pour Luc Simard, avocat criminaliste, ces annonces semblent également illégales.

« En prouvant qu’elles sont publiées dans le but d’acheter des services sexuels en échange d’un logement, ce qui n’est pas toujours simple à faire, les auteurs de ces offres pourraient être condamnés pour des actes criminels », affirme-t-il.

Selon lui, si ces petites annonces sont créées dans le but d’acheter des services sexuels contre un loyer, les sites qui publient ces offres pourraient être tenus responsables d’aider la commission d’une infraction.

Préoccupant

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) s’est dite très préoccupée que de telles annonces puissent être diffusées.

« [Ces offres] peuvent conduire à l’exploitation sexuelle et porter atteinte aux droits de personnes en situation de vulnérabilité, rappelle la CDPDJ. De telles publications peuvent soulever des enjeux relatifs aux difficultés que le manque de logements adéquats, suffisants et abordables peut poser. »

La Régie du logement a, quant à elle, refusé de commenter cette question.

De son côté, la police de Montréal indique n’avoir jamais reçu de plaintes à propos de dossiers comme celui-ci. Elle précise que si une plainte était formulée, elle serait traitée sur-le-champ.

Ce que dit la loi

  • L’achat de services sexuels est un acte criminel au Canada depuis le 6 décembre 2014.
  • Une personne ayant fait ce type d’achat à un majeur pourrait être condamnée à payer une amende d’au moins 500 $ et être passible d’une peine allant jusqu’à 5 ans d’emprisonnement.