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Justin|Jade (André Kasper) et sa mère Hélène (Fanny Mallette) dans la 
série <i>Hubert et Fanny</i>
Photo courtoisie Justin|Jade (André Kasper) et sa mère Hélène (Fanny Mallette) dans la série Hubert et Fanny

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« Je ne m’habille pas en fille. Je suis une fille. » C’était le cri du cœur de Justin, 12 ans, à sa mère. C’était l’une des scènes de la série Hubert et Fanny diffusée à Ici Radio-Canada Télé qui aborde avec délicatesse les préoccupations d’une personne transgenre avant d’entreprendre le processus de transformation. Un sujet qui fascine, qui choque, qui provoque.

Un sujet profondément humain empreint d’une réelle possession de ses moyens, de son corps, d’une volonté d’être heureux et authentique. Si la question transgenre demeure encore marginale, la télévision et des personnages comme Justin tentent d’ouvrir les horizons, ou du moins le dialogue, loin d’une « normalité » complètement dépassée.

« De plus en plus d’œuvres cinématographiques ou télévisuelles montrent le background des personnes transgenres. Les personnages ont des histoires, un vécu, des choses à dire », constate Gabrielle Tremblay, actrice et écrivaine transgenre. L’année dernière, Gabrielle se démarquait dans le film Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau, récoltant même une nomination aux Écrans canadiens dans la catégorie de la Meilleure actrice.

« Avant, on dépeignait les personnes trans comme des gens marginaux, qui ont des problèmes de drogues. Aujourd’hui, la représentation qu’on en fait envoie un message plus positif et ça a un réel impact sur l’acceptation », dit Madame Tremblay.

Ce message positif est plus qu’important. Le taux de suicide est encore malheureusement élevé auprès des personnes trans.

« La présence trans est encore traitée comme un phénomène, déplore Marie-Pier Boisvert, directrice générale du Conseil québécois LGBT. Les récits sont encore trop souvent édulcorés et correspondent à un parcours unique, une transition très linéaire. C’est souvent une vision cisnormative sur ce qui fascine les personnes non trans. Toutefois, le fait de voir des personnes trans mainstream a un effet positif. »

Parmi les personnages positifs, pensons à Maura Pfefferman dans la série Transparent sur Amazon (ARTV au Québec), interprétée brillamment par Jeffrey Tambor. On y suit un professeur de sciences politiques qui, à sa retraite, se présente comme femme à sa famille. Depuis quatre saisons on la suit dans son quotidien et son rapport avec la famille, les amis, les collègues.

Jeffrey Tambor interprète Maura
Pfefferman dans la série <i>Transparent</i>.
Photo courtoisie
Jeffrey Tambor interprète Maura Pfefferman dans la série Transparent.

Pensons aussi à Sophia dans Orange is the New Black lancée par Netflix (Max au Québec). Une détenue de bon conseil qui s’occupe de la tignasse de ses colocs de cellule campée par l’actrice, animatrice et productrice trans Laverne Cox. Elle est la première femme trans à avoir fait la une du Time Magazine. Idem pour l’actrice trans Jamie Clayton qui prête ses traits à Nomi un pirate informatique dans Sense8 sur Netflix.

Incarner un jeune trans

Dans Hubert et Fanny, l’auteur et co-réalisateur Richard Blaimert nous plonge dans les questionnements de Justin, un jeune de 12 ans convaincu d’être une fille.

« J’ai souvent abordé l’homosexualité dans mes séries. Dans Watatatow, j’avais un personnage bisexuel, j’ai suivi des drag queens dans Cover Girl. Dans Nouvelle adresse, je suis très fier du personnage d’Olivier. On était allé loin dans toutes sortes de sentiments. Je ne voyais pas qu’ajouter de plus. J’ai été fasciné par la recherche sur les personnes transgenres. Je lisais qu’on le découvre très tôt. Un personnage trans avait une belle parenté avec le personnage de Fanny, une femme ouverte dont le métier est d’aider les autres. »

Lea-Rose, <i>Je suis trans</i>
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Lea-Rose, Je suis trans

Mettre en scène un personnage trans de 12 ans semble audacieux ? C’est pourtant l’âge où l’affirmation est très claire. « La commission scolaire de Montréal est d’ailleurs la première à avoir adopté un guide des meilleures pratiques pour intégrer les enfants trans. Quand les gens sont bien à l’école, qu’ils sont acceptés, intégrés, qu’ils ont le soutien des autres enfants, leur cheminement est plus facile, confirme Marie-Pier Boisvert. »

Kathy, <i>Je suis trans</i>
Photo courtoisie
Kathy, Je suis trans

« Ce qui m’a surpris, poursuit Richard Blaimert, c’est de voir à quel point les jeunes se sont présentés nombreux à l’audition. Les jeunes ont une belle ouverture. Parce que ce n’est pas une réalité évidente à jouer. Il fallait que le jeune comédien puisse l’assumer aussi. »

André Kasper l’a abordé avec authenticité et respect. « Il a un réel instinct d’acteur, constate Richard Blaimert. » Ce jeune comédien de 16 ans qui campe Siffleux dans Les pays d’en haut s’est présenté à l’audition avec sincérité. « J’avoue que j’ai eu besoin de faire une petite réflexion. Une de mes peurs était d’être associé à Justin/Jade. Mais je me suis dit que c’était une expérience à vivre. »

Zac, <i>Je suis trans</i>
Photo courtoisie
Zac, Je suis trans

Pour se préparer, André a regardé des documentaires relatant le parcours de personnes trans. Puis, il s’est entretenu avec l’actrice Gabrielle Tremblay. « Grâce à elle, j’ai compris que quand une personne commence à s’assumer, elle se sent beaucoup mieux psychologiquement. »

Gabrielle Tremblay, actrice et écrivaine transgenre
Photo Agence QMI, Dario Ayala
Gabrielle Tremblay, actrice et écrivaine transgenre

« Je lui ai expliqué comment on se sent, ajoute Gabrielle Tremblay. Ce qui était important pour ne pas tomber dans la caricature. »

Et ses collègues de classe, qu’en ont-ils pensé ? « Les jeunes comprennent qu’un rôle, c’est un rôle. Ils font la différence avec l’acteur, lance André Kasper. Je pense aussi qu’on est plus informés, qu’on rencontre des parcours différents et qu’on est beaucoup plus ouvert. Dans mon cours d’ECR, mon professeur m’a donné l’occasion d’expliquer mon rôle à la classe pendant 5 minutes et ça s’est très bien passé. »

L’entourage

Justin/Jade dans Hubert et Fanny transmet bien la dualité entre le corps et l’esprit. Il illustre aussi l’impact qu’une telle décision engendre sur la famille.

« On a tendance à croire que les pères ont plus de difficulté à accepter la transition de leur enfant. Mais dans la série, Hélène (la mère) a du mal à faire le deuil de son gars. C’est très blessant pour le jeune de voir que sa mère ne le suit pas. Elle se dit que ça aurait été tellement plus le fun qu’il soit gai !», raconte l’auteur Richard Blaimert.

De l’espoir

Tous les cas sont évidemment différents. La série documentaire Je suis trans qui a connu deux saisons sur les ondes de Moi&Cie nous a d’ailleurs permis d’entrer dans le quotidien de personnes trans à différents moments dans leur parcours.

« L’ADN de la chaîne exige d’aller à la rencontre de gens d’exception, dans des univers méconnus, et c’est ce qu’a permis cette série, observe Suzane Landry, directrice principale chaîne et programmation du Groupe TVA. Le producteur Trio Orange a travaillé avec des associations comme l’Aide aux Trans du Québec et Enfant Trans Canada pour le casting afin de mettre en lumière des gens aux profils différents, à différentes étapes dans leur cheminement abordant la transition sociale, l’avant chirurgie, l’après ou même l’absence de chirurgie. Nous avons parlé de thèmes sociaux, médicaux, juridiques, familiaux, d’intimidation. Nous avons présenté de vraies histoires avec un souci d’authenticité où l’on parle sans filtre dans le respect. La réponse a été très positive. La série a rejoint les gens. Plus de 200 000 personnes l’ont regardé chaque semaine. Nos personnalités se sont retrouvées sur différentes tribunes. Nous avons contribué à ouvrir le dialogue ce dont nous sommes très fiers. »