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Plusieurs anglos ont baissé les bras

Il est trop tard pour réparer les «dommages» de la loi 101, selon un défenseur de longue date de l’anglais

Dans le bureau de Gary Shapiro se trouvent des cadres à l’effigie du Canadien et des Expos de Montréal. « Je ne suis pas antifrançais », précise le militant.
Photo Dominique Scali Dans le bureau de Gary Shapiro se trouvent des cadres à l’effigie du Canadien et des Expos de Montréal. « Je ne suis pas antifrançais », précise le militant.

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Gary Shapiro a fondé un Office québécois de la langue anglaise. Après 20 ans de lutte, il a cessé ses activités l’été passé, fatigué de se battre pour une cause « qui ne va nulle part ». Un geste qui illustre selon lui « l’apathie » de la communauté anglophone.

« Maudit anglais » est l’une des premières expressions françaises qu’il a apprises, lancée par un jeune voisin quand il avait environ huit ans.

Gary D. Shapiro, 62 ans, a grandi dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal. Dans son bureau, un chandail du Tricolore et un autre des Expos sont bien en évidence.

« Je ne suis pas antifrançais », tient à préciser l’homme qui est à la tête d’une entreprise familiale de climatisation et ventilation.

Mais il se rappelle très bien quand le goût de monter aux barricades lui a pris. C’était en 1977. La Charte de la langue française venait d’être adoptée, obligeant les commerçants à un affichage prédominant en français (voir encadré en page 12).

Du jour au lendemain, sa famille a dû changer les collants qui étaient posés sur tous leurs camions parce que ceux en anglais étaient de la même taille que ceux en français. « Pas plus grand. De la même taille », insiste-t-il.

Bilingues avant l’heure

« Nous étions bilingues avant qu’on nous dise de l’être. Le bilinguisme était une pratique d’affaires normale, même à cette époque », dit-il.

M. Shapiro a fondé l’Office québécois de la langue anglaise deux décennies plus tard, en 1996. Il ne se souvient pas de l’élément déclencheur, mais explique qu’il y avait alors un « vide » dans la défense des droits des anglophones.

L’organisme visait notamment à informer les anglophones sur leurs droits et à faire du lobbying auprès des commerces où l’anglais était exclu.

Selon lui, le fait d’être anglophone est souvent un désavantage sur le marché du travail québécois. « Moi-même, si j’ai deux candidats à compétences égales, je vais embaucher un francophone comme vendeur. »

« Si le client est un M. Lévesque, il ne sera pas intéressé par ce qu’un M. Smith a à vendre. Il veut voir un M. Gagnon, illustre-t-il. Je dois faire ce qui marche pour ma business. »

L’anglais menacé ?

Comme 66 % des anglophones sondés, il croit que le français n’a plus besoin d’être protégé comme avant. Le nombre de personnes qui utilisent le français comme première langue officielle d’usage est en hausse au Québec, selon Statistique Canada.

M. Shapiro a plutôt l’impression que c’est l’anglais qui est menacé de disparition dans la province.

Même Jean-Paul Perreault de l’organisme Impératif français avoue que la langue de Molière n’est plus aussi menacée qu’avant.

« On n’est plus dans la protection. Ce qu’on recherche, c’est faire rayonner la culture québécoise », explique-t-il.

Dans les faits, le nombre de Québécois qui parlent anglais à la maison est en hausse, quoique combiné avec d’autres langues, selon le dernier recensement.

« C’est [plutôt] la vitalité des communautés anglaises qui est en danger, plus que la langue elle-même, explique Lorraine O’Donnell, professeure à l’École d’affaires communautaires de l’Université Concordia. On sait que l’anglais est fort. Mais les anglophones ont moins de lieux où vivre en anglais. »

« Le dommage est fait »

Après 20 ans à défendre les droits des siens, Gary Shapiro a maintenant l’impression qu’il est trop tard.

II pense notamment à tous les jeunes anglophones talentueux qui ont quitté la province, dont il était question dans Le Journal hier.

« Tout le dommage a été fait », laisse-t-il tomber.

Il a donc fermé son Office de la langue anglaise il y a quelques mois, remarquant une « apathie » grandissante au sein de la communauté. Il est plus difficile de mobiliser les gens qui veulent bien faire des dons en argent, mais rechignent à consacrer du temps à la cause.

« Je veux maintenant prendre soin de moi-même », dit-il.

Robert Libman, de l’ancien parti Égalité, observe le même abattement. « Beaucoup ont jeté la serviette. Ils ont accepté les réalités linguistiques. »

« Les anglos ont peur de se plaindre, ont peur de faire des chicanes », abonde l’avocat Harold Staviss.

Mais ce dernier ne voit pas que du noir à l’horizon. « Les anglos veulent plus parler français qu’avant et les francos veulent plus parler anglais qu’avant », se réjouit-il.