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Des bons sondages à l'urne, le défi de François Legault

Des bons sondages à l'urne, le défi de François Legault
Caricature d'Ygreck

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Est-il possible de gagner des élections générales sans l’appui d’une organisation forte, éprouvée et sans le concours d’un financement populaire substantiel?

La question se pose. Depuis plusieurs mois, le parti qui mène dans les sondages au Québec est aussi celui qui peine le plus à engranger du financement populaire. C’est aussi le parti qui compte le moins de membres parmi ceux qui sont représentés à l’Assemblée nationale. 

Je parle de la CAQ bien sûr.

Les bons sondages, François Legault connaît ça. Déjà en 2011, alors qu’il venait à peine d’entrer dans l’arène politique avec sa «Coalition avenir Québec», on lui prédisait 100 sièges sur 125!

Les beaux sondages c’est une chose, concrétiser l’effet de beaux sondages dans l’urne en est une autre. Et Legault n’est pas le dernier venu. Sur l’échiquier politique, il a d’abord pris la place de l’ADQ. Il s’est entouré de personnalités politiques connues. On est loin d’une « fracture » complète par rapport aux «vieux partis» comme aime bien se la jouer le chef de la CAQ.

Et l’élection générale de 2018 sera la 3e déjà pour la CAQ. Ce parti s’est établi sur la scène provinciale et se bat sur le même terrain que ses adversaires. Il n’a plus rien d’un « jeune premier ».

Pourquoi alors cette difficulté à recruter des membres, à fonder des associations de comtés fortes, enracinées, partout au Québec? Pourquoi le parti de Legault continue-t-il à trainer loin derrière, en 4e place, quant au financement populaire?

Financement des partis politiques depuis le 1er janvier 2018

  • Parti québécois : 196 720 $
  • Québec solidaire : 97 809 $
  • Parti libéral du Québec : 76 645$
  • Coalition avenir Québec : 55 500 $

Selon les données du DGEQ en date du 14 mars 2018, la CAQ est toujours 4e en ce qui concerne le financement populaire depuis le début de l’année, une année électorale où le parti de François Legault se positionne plus que favorablement. Il y a là matière à se poser des questions...

La CAQ, le parti d’un seul homme?

François Legault a offert une partie de la réponse lorsque les médias ont révélé récemment que son parti n’avait encore jamais tenu une assemblée d’investiture.

Vous avez bien lu. On en vient à la 3e élection générale de la CAQ, en plus des nombreuses partielles qui se sont tenues depuis 2011, mais à la CAQ, c’est le chef qui décide. Cette façon de faire a poussé quelques candidats potentiels à se tourner vers les médias pour dénoncer la situation. François Legault s’est expliqué de la façon suivante :

«Questionné à ce sujet ces dernières semaines, François Legault a expliqué que la CAQ, étant un jeune parti, n’a pas encore une base militante assez grande pour qu’une investiture soit représentative

Jeune parti, ça se discute. Mais la CAQ est dans l’œil médiatique depuis 2011; elle a joui d’une ample couverture médiatique et est traitée par la presse parlementaire comme un des partis principaux depuis plusieurs années. C’est un peu court comme justification.

Et si la réponse (en tout ou en partie) se trouvait ailleurs?

Avril 2016, une partielle dans Chicoutimi est sur le point de connaître son dénouement. Les sondages régionaux annoncent une lutte serrée entre le PQ et les Libéraux (39% PQ – 33% PLQ – 17% CAQ). François Legault tempère les ardeurs des supporteurs caquistes. Les sondages ont beau être favorables au national, la CAQ traine loin derrière.

François Legault est candide : «La CAQ dans la région, pour toutes sortes de raisons, ça n'a jamais vraiment levé. Je pense que la région est encore généralement péquiste. Les libéraux, ça fait quelques fois que ça passe proche dans Chicoutimi. Là, il y a la tentation du pouvoir.»

Le résultat final lors de cette partielle sera décevant pour la CAQ. 11,7% d’appui. Le PQ l’emportera haut la main. Devant ses partisans, François Legault y va d’une confidence étonnante :

«La défaite de la CAQ a fait dire au chef, François Legault, que son parti avait négligé les régions depuis sa création, il y a quatre ans. Il promet un changement.»

Et d’ajouter : «Dans les prochains mois, dans les deux ans et demi qui viennent, vous allez me voir souvent dans la région, vous allez me voir avec des propositions pour les régions».

Voilà qui est étonnant de la part d’un chef de parti qui aspire à devenir premier ministre. Disons que ça fait pas mal brouillon. Et qu’on me lâche l’excuse du «jeune parti». Négliger les régions depuis sa création? On va vous revenir avec des propositions? Il y a un aveu d’impuissance qui frise l’incompétence.

On oublie aussi que lorsque François Legault parcourait le Québec en 2011, avant de lancer formellement son parti politique, il s’annonçait comme «le parti d’un seul mandat». Son message à ceux qu’il courtisait était on ne peut plus clair :

«Ne venez pas là pour faire une longue carrière politique avec moi. On s'en va là pour faire un mandat, et on ne regarde pas les sondages, et on n'est pas là pour se faire élire.»

Cette vision à courte vue lors de la fondation de la CAQ aurait-elle pris le pas sur le travail d’organisation de terrain, plus ardu, méthodique, dans le cas d’une formation politique dont on envisage la durée sur le long terme?

Au cours de la présente législature, la CAQ a connu sa part de difficultés lors des élections partielles, signe que «faire sortir le vote» est plus qu’une affaire de bons sondages.

Lors de la partielle de Saint-Jérôme, mon collègue Spin Doctor Sylvain Lévesque rappelait que la CAQ avait investi temps et ressources afin de ravir le comté au Parti québécois. Comme la plupart des analystes, il prévoyait une lutte serrée entre la CAQ et le PQ :

«La Coalition Avenir Québec y a recruté une vedette avec Bruno Laroche, préfet de la MRC locale. Les caquistes font du pointage et du porte-à-porte depuis le mois de juin. Néanmoins, il est loin d’être certain que l’équipe Legault remportera ce comté des Laurentides. RÉSULTAT : Lutte serrée entre la CAQ et le PQ.»

Ce fut moins serré que prévu, la CAQ concédant 12 points au PQ. Certains vous diront que ce ne sont que des partielles, ce qui n’est pas faux. Mais les résultats aux élections partielles sont tout de même un indicateur à considérer quant à l’état de l’organisation des formations politiques. Si le PQ avait été dans un si mauvais état que le laissaient croire nombre d’analystes, il aurait connu plus de difficultés lors des élections partielles.

Le défi de François Legault

La tâche qui attend François Legault et sa formation politique est colossale; transformer les bons sondages en appuis formels, dans l’urne, comté par comté, d’un bureau de scrutin à l’autre, partout au Québec.

Compter sur un «effet de vague», ou un vent de sympathie politique sera insuffisant. N’est pas Jack Layton qui veut. N’est certainement pas Jack Layton le chef de la CAQ. Il ne peut compter sur ce genre de charisme (ni ses adversaires d’ailleurs).

La prochaine campagne électorale en sera une de terrain, trop de comtés seront imprévisibles et dans bien des cas, la capacité de faire sortir le vote sera déterminante. Les adversaires de Legault peuvent s’appuyer sur de solides organisations, éprouvées.

Dans le cas du Parti libéral, on ajoutera sa capacité, délétère, à user des fonds publics pour se fomenter une jolie campagne préélectorale à l’eau de rose, dans un monde de licornes, manifestement.

Et on ne parle pas encore du financement libéral... Ça viendra.