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Stratagème de corruption: cadeaux «importants» en échange de contrats publics

L’ex-maire de Terrebonne Jean-Marc Robitaille et sa garde rapprochée arrêtés au terme d’une enquête de six ans

L’ex-maire Robitaille à sa sortie du poste de police de Montréal jeudi.
Photo Agence QMI, Maxime Deland L’ex-maire Robitaille à sa sortie du poste de police de Montréal jeudi.

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Il aura fallu six ans à l’Unité permanente anticorruption (UPAC) pour réussir à mettre le grappin sur l’ex-maire de Terrebonne Jean-Marc Robitaille, soupçonné d’avoir aidé ses amis à obtenir des contrats publics en échange d’importants pots-de-vin.

Robitaille, 62 ans, a été arrêté jeudi matin avec quatre membres de sa garde rapprochée, dont son ex-chef de cabinet Daniel Bélec, et l’ex-directeur général de la Ville, Luc Papillon.

L’enquête de l’UPAC, appelée Médiator, a officiellement commencé en 2014. Mais selon nos informations, c’est dès 2012 que les premières analyses policières des contrats publics de la dixième plus importante ville du Québec ont été entreprises.

Depuis, l’ex-maire a eu le temps d’être réélu pour un cinquième mandat consécutif (en 2013), de mentir publiquement sur ses voyages aux frais d’entrepreneurs (aussi en 2013), de partir en congé de maladie, avant de démissionner (en 2016) et de recevoir des indemnités de départ de 245 000 $ payées par les contribuables.

Un entrepreneur bien connu dans la région, Normand Trudel, et l’ex-patron d’une firme de génie, Jean Leroux, sont les autres individus arrêtés jeudi. Ce sont eux qui auraient corrompu les décideurs à l’hôtel de ville de Terrebonne pendant 12 ans à partir de 2000, selon l’UPAC.

Trois personnes rencontrées

L’enquête policière n’est d’ailleurs pas terminée. D’après nos sources, trois autres personnes ont été interrogées, mais pas accusées, jeudi. L’ex-conseiller municipal Michel Morin, très proche de l’ex-maire, fait partie de ceux-là.

L’UPAC allègue que Robitaille, Bélec et Papillon « recevaient d’importants avantages personnels en échange, entre autres, de changements de zonage ou d’informations privilégiées dans le cadre d’appels d’offres de la Ville ».

Notre Bureau d’enquête avait détaillé, en octobre 2016, la thèse policière. Il était question d’enveloppes d’argent comptant remises au chef de cabinet du maire, de voyages dans le Sud et dans une pourvoirie, et d’une croisière où le champagne coulait à flots.

Recherché, vraiment ?

Les cinq individus arrêtés jeudi font face à de lourdes accusations de corruption dans les affaires municipales et d’abus de confiance. Un à un, ils ont été amenés au quartier général de la Sûreté du Québec, rue Parthenais, à Montréal, avant d’être libérés sous promesse de comparaître le 2 mai prochain. Aucun d’entre eux n’a voulu faire une déclaration.

« Je n’ai aucun commentaire, aucun. Laissez-moi tranquille, s’il vous plaît », a brièvement dit Luc Papillon, lunettes fumées sur le nez.

Une trentaine de policiers participaient aux opérations. Robitaille a même été considéré pendant quelques heures comme étant « recherché » par l’UPAC, alors qu’il se trouvait à son chalet de Saint-Jean-de-Matha. Cela a irrité son avocat Daniel Rock.

« C’est de la foutaise, ils savent où est-ce qu’il est. [...] C’est toujours le cinéma de l’UPAC. C’est plus des metteurs en scène que des policiers », a-t-il pesté sur les ondes de LCN.

 

Les 5 personnes accusées

Jean-Marc Robitaille - 62 ans

L’ex-maire Robitaille à sa sortie du poste de police de Montréal jeudi.
Photo Agence QMI, Maxime Deland

Il a été maire de Terrebonne pendant presque 20 ans. D’abord élu en 1997, il a été reporté au pouvoir sans interruption lors des quatre élections suivantes, ce qui en faisait l’un des maires avec le plus d’ancienneté au Québec.

Lorsque les premières allégations concernant son éthique élastique ont fait surface, il a d’abord choisi de mentir, en novembre 2013, à propos de voyages sur le luxueux yacht de l’entrepreneur Tony Accurso.

Puis, en 2014, il a reconnu avoir séjourné deux fois sur le bateau d’Accurso, toutes dépenses payées (Tony Accurso ne fait pas partie des gens arrêtés jeudi).

La pression s’est intensifiée au rythme des perquisitions à son domicile et à l’hôtel de ville de Terrebonne, à l’été 2016.

Puis, en octobre de la même année, notre Bureau d’enquête révélait la teneur du stratagème de corruption allégué par les enquêteurs. Sous pression, Robitaille a d’abord disparu de la place publique en invoquant un congé de maladie, avant de démissionner, le 8 novembre 2016.

Il a touché des indemnités de départ de presque 245 000 $, payées par les contribuables.

En 2017, prévoyant l’arrêter pour corruption, l’UPAC a obtenu des ordonnances de blocage totalisant près de 94 000 $ sur les biens de M. Robitaille, dont son chalet.

Daniel Bélec - 62 ans

L’ex-maire Robitaille à sa sortie du poste de police de Montréal jeudi.
Photo Pierre-Paul Poulin

M. Bélec a été maire de l’ancienne ville de La Plaine jusqu’aux fusions municipales de 2001. Par la suite, il est devenu chef de cabinet du maire Robitaille.

Sa conjointe est Marie-Claude Lamarche, ex-conseillère municipale dans l’équipe de Robitaille.

En juillet 2016, Le Journal révélait que l’UPAC s’intéressait à la spectaculaire entrée de garage en pavé uni, avec de l’espace pour y garer au moins huit véhicules, aménagée devant sa résidence. Les policiers étudiaient la thèse qu’elle ait été construite en tant qu’avantage de la part d’une firme qui obtenait des contrats.

Lui aussi en congé de maladie à la suite des perquisitions de 2016, il a finalement été congédié au début 2017, non sans toucher 100 000 $ comme indemnité de départ.

Luc Papillon - 53 ans

L’ex-maire Robitaille à sa sortie du poste de police de Montréal jeudi.
Photo Pierre-Paul Poulin

Il était directeur général de la Ville de Terrebonne, de 2013 à 2017.

En 2011, l’Agence QMI révélait que M. Papillon avait obtenu le remboursement par les fonds publics de plus de 30 000 $ de factures de restaurant, entre 2008 et 2010, alors qu’il était directeur général adjoint.

Les noms des invités et les sujets abordés lors de ces repas n’étaient presque jamais divulgués sur les comptes de dépenses.

Son patron, le DG Denis Lévesque, s’était même fait payer des sous-vêtements avec des fonds publics.

La résidence de M. Papillon a été perquisitionnée à l’été 2016.

En juin 2017, le conseil municipal a résilié le contrat de travail de son directeur général tombé en disgrâce. Cela n’a pas empêché M. Papillon de toucher une indemnité de départ de 350 000 $, soit l’équivalent de deux ans de salaire.

Normand Trudel - 64 ans

L’ex-maire Robitaille à sa sortie du poste de police de Montréal jeudi.
Photo Pierre-Paul Poulin

Cet entrepreneur, propriétaire de la firme Transport et excavation Mascouche, était très actif sur la couronne nord de Montréal.

Grand ami de Jean-Marc Robitaille, il a obtenu plusieurs contrats publics avec la Ville, surtout pour des travaux de voirie et de déneigement.

Normand Trudel n’en est pas à ses premiers démêlés avec la justice. Il a été arrêté en 2012 en compagnie d’une quinzaine de personnes, dont l’ex-maire de Mascouche Richard Marcotte.

En mars 2017, il a écopé de 15 mois de prison, mais a été libéré moins de cinq mois plus tard.

Jean Leroux - 64 ans

L’ex-maire Robitaille à sa sortie du poste de police de Montréal jeudi.
Photo d'archives, Chantal Poirier

Cet ingénieur est l’ex-président de la firme Leroux, Beaudoin, Hurens & associés (LBHA). Ses entreprises ont obtenu pour plus de 15 M$ de contrats avec Terrebonne entre 2002 et 2013.

Il participait régulièrement au financement des élections de Jean-Marc Robitaille.

Il a été arrêté en 2012 dans le cadre du projet Gravier de l’UPAC, qui visait à démanteler des stratagèmes de corruption à Mascouche, la ville voisine de Terrebonne. Les accusations contre lui dans cet autre dossier ont été retirées en août 2015.