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Monsieur Jean-François quitte l’enseignement

Stressed High School Teacher Trying To Control Class
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15 h 30. Jean-François frappe au cadre de ma porte et sans attendre, entre dans ma classe. Dans le même élan, il me lance : Marie-Hélène, tu passeras par mon coin lecture mettre tes initiales sur les romans que tu voudrais avoir dans ta classe.

Je te remettrai le tout aux pédagogiques de juin, lorsque je viendrai fermer ma classe. Fermer sa classe ? Il le fait pour vrai. Jean-François quitte l’enseignement. Après 20 ans. Pour aller travailler pour l’entreprise touristique de son frère.

Et pas en juin. Aujourd’hui. Il ne se sent même pas la force de terminer l’année scolaire.

Une année difficile de trop...

Il faisait allusion à son départ de l’enseignement assez régulièrement. La cohorte de cette année a eu raison de lui. Sur ses vingt-trois élèves, douze ont des troubles d’apprentissages ou de comportement. Plus que la moitié.

Jean-François et ses élèves reçoivent de l’aide. Une éducatrice vient dans la classe quelques demi-journées par semaine. Et une orthopédagogue accompagne les enfants les plus en difficulté quatre périodes par cycle. Mais pas sur toute l’année.

Bref, au final, Jean-François est le seul adulte à bord 75 % du temps. Avec des élèves dans le besoin. Jean-François est un bon prof. Je ne sais pas s’il l’est assez pour être reconnu par l’Ordre d’excellence en Éducation du ministre, mais c’est un bon prof. Dévoué et aimant. Dynamique. Créatif. Curieux.

À cœur ouvert

« Tu es sérieux ? Tu n’aimes plus enseigner ? Tu abandonnes ? » que je lui demande.

Il s’assoit sur le coin d’un pupitre.

« Je n’abandonne pas ma profession, Marie-Hélène. C’est ma profession qui m’abandonne.

Le système en fait. Je me sens largué.

Je n’enseigne plus. Je gère des comportements. Et quand j’enseigne, plus souvent qu’autrement, je nivelle par le bas.

La majorité de mes élèves étant rarement à niveau, je dois baisser mes attentes.

Je me débats chaque année pour un peu d’aide.

Pour finir par recevoir des miettes, à la fin du mois de novembre.

J’ai laissé tomber plusieurs projets qui m’allumaient. Je n’en ai plus la force.

Je n’ai pas 65 ans, Marie-Hélène. Mais 48.

Et non, je ne suis pas en burn-out ou en dépression.

Je devrais être en pleine possession de mes moyens à mon âge. Avec mon expérience.

Pourtant, je me sens en perte de contrôle totale. Je suis incapable de faire mon travail adéquatement.

Et ces quelques bons élèves qui s’accrochent au système public que j’ai l’impression de mettre de côté continuellement.

Je gère des élèves dysfonctionnels presque seul. Avec un sentiment grandissant, quand je me couche le soir, d’être un incompétent.

Avant que je finisse par le croire, je quitte. »

J’aimerais lui dire que c’est la fatigue qui le fait parler. Que ça ira mieux en septembre. Que les cohortes à venir seront plus faciles. Qu’il aura le soutien adéquat. Ces arguments qui défilent dans ma tête sont bien futiles devant tant de conviction. De courage. Et surtout de respect pour la profession. Oui. Jean-François aime encore l’enseignement. Et c’est exactement pour cela qu’il s’en va...