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Le pot c’est pas full cool, genre

Les campagnes de prévention contre le cannabis du gouvernement du Québec  martèlent le message «Tu peux avoir du fun sans en prendre». En plus d'être un grand cliché, c'est complètement inefficace auprès des jeunes.
Capture d'écran Youtube Les campagnes de prévention contre le cannabis du gouvernement du Québec martèlent le message «Tu peux avoir du fun sans en prendre». En plus d'être un grand cliché, c'est complètement inefficace auprès des jeunes.

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Yo, le jeune. La drogue, t’as pas besoin de ça pour te faire du fun. Nous, le club des gens cool, on carbure à l’eau claire et à l’air pur.

Ce genre de messages dans les campagnes de pub a-t-il déjà, dans toute l’histoire de l’humanité, convaincu un jeune ado de faire le choix d’une vie loin de l’enfer de la drogue?

Poser la question, c'est y répondre. Mieux vaut en rire, j'imagine.

Le gouvernement du Québec a pourtant choisi cette voie pour ses campagnes de prévention contre le pot où toutes les pubs se terminent par la phrase: «Tu peux avoir du fun sans en prendre, comme moi.»

Ça m’a rappelé cette vieille pub de 1988 avec des enfants qui avaient l’air vraiment trop jeune pour fumer un joint: «nous autres, on n’a pas besoin de ça pour s’amuser.» Et la fille de La guerre des tuques montrait qu’elle sait s’amuser avec ses beaux collages et, watch out, un ballon de basket. Plus l’fun que ça, tu te frappes la main sur les cuisses. Comme s'il n'y avait pas moyen de se péter un time au basket en gang après un quatre papiers. 

«Cette phrase ‘pas besoin de drogue pour s’amuser’, c’est un cliché de la prévention depuis plusieurs décennies»,  m’a expliqué Jean-Sébastien Fallu, professeur à l’école de psychoéducation de l’Université de Montréal et spécialiste de la prévention de la toxicomanie.

Plusieurs personnes, en entendant cette phrase, se disent 'j’ai pas besoin de pot pour avoir du fun, mais je peux aussi en avoir avec'.

Au moins, on n’a pas eu droit à un dealer gothico-machiavélique qui chuchote à un jeune garçon de 10 ans : «Heille, laisse faire tes cours et viens fumer de la drogue».

Les Américains, dans toute leur démesure parfois, sont passés maîtres dans l’art des pubs complètement caricaturales.

Comme cette pub des Ninja Turtles où un jeune se fait traiter de chicken car il ne veut pas fumer un joint. Il réplique alors au dealer : «je ne suis pas chicken, toi t’es un dindon.»

Bien envoyé, petit Joey. Bien envoyé.

Et la tortue Donatello (celle qui porte le bandeau mauve et est armée d’une menaçante tige de bambou) ajoute alors: «les dealers sont des abrutis, ne leur parle même pas!»

Cowabunga! (Et parions que petit Joey se fera faire un wedgie lundi matin à l'école)

Bon vous allez me dire que c'est une vieille pub, mais en 2009, le gouvernement fédéral Harper s'est fortement inspiré des campagnes de peur américaines.

Plus récemment, en Australie, la campagne Stoner Sloth (un paresseux, l’animal, ben gelé) m’a aussi bien fait rire tellement c’est exagéré.

Lors du Forum d’experts sur le cannabis l’été dernier, le professeur Fallu avait pourtant mis en garde contre la fâcheuse habitude de vouloir dramatiser les messages de prévention. Il avait pris la parole en présence de professionnels de la santé, de fonctionnaires et même de la ministre Lucie Charlebois qui le pilote de projet de loi sur le cannabis, au Québec.

Non seulement le message ne semble pas avoir été entendu, mais Jean-Sébastien Fallu, qui est considéré comme ZE expert en prévention de la toxicomanie, n’a même pas été consulté par le gouvernement pour l'élaboration des campagnes.

Allo, la Terre!? Comme dirait notre premier ministre.

Si Québec s’était donné la peine de consulter l'expert, ce dernier aurait pu lui suggérer ceci: plutôt que de dire au jeune, t’as pas besoin de pot pour avoir du fun, on aurait pu envoyer comme message: si t’es pas capable d’avoir du fun sans avoir consommé, pose-toi des questions, car c’est peut-être mauvais signe.

«C’est pas la même idée, la nuance est majeure et on parle au jeune de façon plus mature», explique le professeur.

Il aurait aussi pu leur dire que leur campagne devrait éviter des exagérations ridicules comme : si tu fumes, tu risques d’oublier la fête de ton ami ou pire d’oublier ta pratique de soccer.

«Voyons donc, ça n’a pas de bon sens!», ajoute Jean-Sébastien Fallu. La mémoire qui est affectée par le cannabis est celle du langage, mais pas la mémoire épisodique.»

Oublier sa pratique de soccer, c’est juste pas crédible. Et les ados ont généralement un bon détecteur à bullshit.

«Si on exagère, ce n’est pas efficace et ça produit l’effet contraire, souligne le professeur Fallu. Les jeunes se disent ‘ben voyons donc!’, ils n’écoutent plus rien après, car ils savent qu’ils se font prendre pour des valises et mener en bateau.»

M. Fallu croit que la dernière publicité diffusée à la télévision ces jours-ci est moins pire, car il y a de l’humour. Et on ne dit pas aux gens de ne pas consommer, mais de s'informer. C'est déjà une amélioration.

Et au moins, dans les pubs du gouvernement du Québec – exception faite de l'épisode sur les oublis de pratique de soccer – les effets négatifs du cannabis cités sont ceux qui font généralement consensus parmi les experts. C'est moins pire que le fédéral et Santé Canada qui avaient fait une pub il y a quatre ans dans laquelle ils affirmaient que le pot diminuait le quotient intellectuel, ce qui est grandement contesté dans la communauté scientifique.

Mais la bonne prévention, c’est pas tant les pubs télé ou les emballages de produits.

«La bonne prévention, ça se fait dans les écoles, dit le professeur Fallu. Mais j’ai peur qu’on prenne les jeunes pour des imbéciles. J’ai entendu parler de programmes qui disent aux jeunes que le pot est pas moins dangereux que l’alcool, mais c’est pas vrai.»

Et il faudrait aussi arrêter de dire que « c’est dangereux, fais-en pas». Il vaut mieux une approche de réduction des méfaits pour ceux qui choisissent de consommer. 

«Oui ça prend de la prévention, mais elle doit être efficace, sinon faites-en pas, c’est juste du gaspillage de fonds publics», insiste-t-il.

Bien envoyé, professeur Fallu. Bien envoyé.

Et dans ta gueule, Donatello. T’as jamais été mon préféré de toute façon.