/news/currentevents
Navigation

Les Oblats du Québec s’excusent devant les preuves du Journal

La communauté religieuse se dit prête à dédommager les victimes pour les abus subis

Le père provincial Luc Tardif et l’oblat Jacques Laliberté, dans une de leur résidence à Montréal, se sont excusés des agressions perpétrées par leur ex-collègue.
Photo Chantal Poirier Le père provincial Luc Tardif et l’oblat Jacques Laliberté, dans une de leur résidence à Montréal, se sont excusés des agressions perpétrées par leur ex-collègue.

Coup d'oeil sur cet article

Une enquête publiée samedi dans Le Journal sur les sévices commis pendant 39 ans par le père Alexis Joveneau, sur la Basse-Côte-Nord, a poussé la communauté des pères Oblats à s’excuser publiquement.

Les témoignages recueillis par Le Journal au cours des trois derniers mois sont à ce point choquants que le chef des Oblats au Québec s’est même dit ouvert à aider les victimes.

Nous avons aussi mis la main sur des lettres rédigées par le bourreau lui-même qui prouvent qu’il a abusé sexuellement, pendant des mois, sa nièce en visite au Québec.

« Nous sommes profondément désolés et nous nous excusons de tout tort causé par notre confrère. Nous sommes tous blessés dans cette tragique histoire », a déclaré le père Luc Tardif, lors d’un entretien avec Le Journal.

Le Journal démontre que le père Joveneau utilisait son pouvoir et son emprise sur les Innus, non seulement pour en abuser sexuellement, souvent dans son confessionnal, mais qu’en plus il s’enrichissait personnellement sur leur dos.

Voici quelques éléments que nous révélerons à partir de demain et qui ont été portés à l’attention des Oblats :

  • 19 témoignages-chocs à visage découvert ;
  • une trentaine de lettres d’amour écrites par Alexis Joveneau à sa nièce, qui ont été cachées pendant 20 ans ;
  • il se proclamait Jésus et avait 12 apôtres ;
  • il forçait des femmes à se marier à des inconnus ;
  • il s’emparait des plus belles fourrures en échange de prières à son bénéfice personnel.

« Nous prendrons nos responsabilités par tous les moyens possibles pour participer à la réparation des blessures causées aux victimes », a déclaré le père Tardif.

Révélations troublantes

La communauté religieuse des Oblats s’était déjà excusée en 1991 auprès des Autochtones pour des abus physiques et sexuels perpétrés par d’autres religieux.

Mais ils disent avoir appris seulement en novembre les crimes reprochés à Joveneau lorsque des femmes innues ont témoigné à l’Enquête nationale sur les femmes autochtones portées disparues et assassinées.

Devant les révélations encore plus troublantes obtenues par Le Journal lors d’une visite des villages d’Unamen Shipu et de Pakuashipi, les Oblats ont décidé de mettre en place une ligne téléphonique et un courriel pour aider les victimes. Ils ont aussi embauché un avocat...

« Parfois, on se questionne sur la nature des allégations. Mais là, c’est inacceptable, intolérable, et de façon non équivoque. C’est vraiment dégoûtant », a soupiré le père provincial Tardif.

Le père Joveneau, aujourd’hui décédé, a longtemps été considéré par les Oblats comme un missionnaire d’exception. La congrégation cléricale le traite maintenant de « personnage dégoûtant » et de « peste ».

Le père Tardif dit avoir tenté de contacter le conseil de bande d’Unamen Shipu à trois reprises, sans succès.

LES OBLATS DE MARIE-IMMACULÉE

  • Fondée en 1816 par l’évêque Eugène de Mazenod en France
  • Premiers missionnaires arrivent au Canada en 1841
  • En 1844, la communauté religieuse s’est établie à Mont-Saint-Hilaire, Sainte-Foy, Ottawa et en Abitibi
  • Connus au Québec grâce aux missions auprès des Autochtones
  • Les Oblats ont fondé l’Université d’Ottawa en 1848 sous le nom de Collège de Bytown et ils ont assuré la direction jusqu’en 1966
  • 150 oblats au Québec en 2018

Les victimes peuvent joindre les Oblats au 1 800 450 8701 et à infojoveneau@gmail.com

Ses archives sous scellés pour 50 ans

Le père Alexis Joveneau invitait quotidiennement au presbytère d’Unamen Shipu des enfants qui s’assoyaient sur ses genoux.
Photo archives nationales du Québec
Le père Alexis Joveneau invitait quotidiennement au presbytère d’Unamen Shipu des enfants qui s’assoyaient sur ses genoux.

Les Oblats sont prêts à s’excuser, mais pas à rendre publiques les archives personnelles du père Alexis Joveneau, qui sont mises sous scellés pour 50 ans.

« C’est pour protéger la vie privée des missionnaires. Ça doit faire 100 ans que c’est comme ça [de garder les archives sous embargo 50 ans après la mort du prêtre] », soutient le père Luc Tardif.

Ces archives pourraient peut-être déterminer si la communauté a cherché à cacher le père Joveneau en le postant dans un des villages les plus reculés du Québec, encore aujourd’hui accessible que par motoneige, bateau ou avion.

Pour inteviewer plus de témoins, Le Journal s’y est d’ailleurs rendu en motoneige, en février.

Les Oblats n’ont pas permis au Journal d’avoir accès aux archives personnelles, mais assurent qu’elles sont maintenant entre les mains de l’Enquête nationale sur les femmes autochtones portées disparues et assassinées.

Caché ici ?

Alexis Joveneau est arrivé de Belgique en 1951. Il a été assigné dans une réserve de l’Ontario pendant six mois. Il a ensuite passé un an au Labrador avant de vivre sur la Côte-Nord pendant 39 ans. Il est décédé à Unamen Shipu le 22 décembre 1992.

Le Journal a trouvé en Belgique une de ses victimes, qui témoignera d’ailleurs dans le reportage qui sera publié demain.

Les Oblats ont des missions un peu partout dans le monde. Ont-ils voulu cacher Alexis Joveneau au Québec ?

« Faudrait regarder des maladresses dans l’Église. C’est du cas par cas. Il y en a eu partout [des cas d’agresseurs]. Ç’a existé partout, partout », commente le chef provincial des Oblats Luc Tardif.

« C’est un bon manipulateur [Joveneau]. Il jouait son jeu sans qu’on puisse s’en apercevoir », affirme pour sa part Jacques Laliberté, un oblat qui a connu Joveneau.

Voici l'intégralité de la lettre  que nous avons reçue des Oblats:

Luc Tardif, supérieur provincial
Missionnaires Oblats de Marie Immaculée
Province Notre-Dame-du-Cap

Nous sommes évidemment dévastés par ces témoignages troublants qui nous ont bouleversés et attristés.

Nous saluons le courage des victimes présumées. Leurs témoignages méritent accueil, attention et toute notre compassion.

D’emblée, nous réaffirmons que nous condamnons toute forme de violence physique ou psychologique. En cette matière, nous sommes déterminés à appliquer notre politique de tolérance zéro.

Les Missionnaires Oblats de Marie-Immaculée entendent participer à tout exercice pouvant mener à la vérité sur les faits et les conséquences reliés aux allégations et témoignages entendus. À cet effet, nous avons mis en place une ligne 1 800 450 8701 et une adresse électronique (infojoveneau@gmail.com) permettant aux victimes potentielles de s’exprimer sur toute forme de violence physique ou psychologique qu’elles auraient pu subir. Un comité aura la responsabilité d’analyser les témoignages et d’assurer un suivi.

La Congrégation est aussi ouverte à offrir aux victimes présumées un soutien psychologique professionnel.

Notre Congrégation souhaite ardemment que toute la lumière puisse être faite sur ces allégations et accompagner les victimes présumées pour les aider à surmonter leur douleur et enclencher le nécessaire processus de guérison.

Nous avons une longue histoire de présence, de service, d’amitié et d’alliance avec les Premières Nations au Canada. Nous espérons pouvoir continuer de cheminer avec ces communautés.