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Joveneau et Ottawa avaient un plan machiavélique de déportation

Des Innus enfermés dans la cale d’un bateau avec des chiens, sans eau ni nourriture, pendant deux jours

Alexis Joveneau
Photo BANQ Alexis Joveneau, alias le monstre de la Côte-Nord.

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PAKUASHIPI | Odeur de poisson mort, une corde comme escalier, aucune toilette. Les souvenirs sont encore bien présents chez les Innus qui ont dû s’entasser dans la cale d’un bateau pendant deux jours lors d’une déportation planifiée par Ottawa et le père oblat Alexis Joveneau.

Il ne suffisait pas au « Monstre de la Côte-Nord » d’agresser sexuellement plusieurs Innus dans son presbytère ou même au confessionnal, comme le rapportait Le Journal hier, il fallait aussi qu’il essaie de leur faire abandonner leur territoire ancestral.

Madeleine Mestenapéo se rappelle le bruit de la porte lorsqu’elle s’est refermée au-dessus d’elle, au mois d’août 1961, alors qu’elle était âgée de 18 ans.

Pendant 48 heures, elle et 64 autres Innus ont vécu dans l’obscurité de la cale du bateau North Pioneer. Ils n’ont presque rien mangé et rien bu pendant les deux jours du voyage.

Le gouvernement fédéral, aidé du père Alexis Joveneau, a tout fait pour fermer la communauté de Pakuashipi, située à 250 kilomètres à l’est d’Unamen Shipu et à 750 kilomètres de Sept-Îles.

Pour le gouvernement, gérer un seul endroit était plus facile. Pour le curé, l’idée de convertir les Innus à la religion catholique sans avoir à traverser les 250 kilomètres l’emballait.

Christine Lalo
Photo Magalie Lapointe
Christine Lalo

« Je trouvais ça très difficile de partir d’ici (Pakuashipi). On est si bien », a raconté Christine Lalo, qui a elle aussi vécu la déportation.

Des promesses non tenues

Pendant trois ans, Alexis Joveneau fera plusieurs promesses qu’il ne tiendra pas pour les convaincre de quitter Pakuashipi. Il a également forcé des mariages entre gens des deux communautés pour que les femmes quittent Pakuashipi vers Unamen Shipu. Enfin, il a organisé la déportation en bateau.

Christine Lalo était adolescente lorsqu’elle a vécu la déportation. Elle est repartie à Pakuashipi à pied deux ans plus tard.
Photo BANQ
Christine Lalo était adolescente lorsqu’elle a vécu la déportation. Elle est repartie à Pakuashipi à pied deux ans plus tard.

« Je lui en ai voulu (au curé). Il nous avait promis beaucoup de choses. Des maisons devaient être déjà construites pour nous à Unamen Shipu. Une fois arrivés là-bas, il n’y avait rien de prêt. Il nous a menti, manipulés. Personne n’était content », raconte Mme Mestenapéo.

Quelque 57 ans après ce déménagement organisé et forcé, Mme Mestenapéo se rappelle encore l’odeur.

« Nous étions dans la cale du bateau. Ça puait. Ça sentait le poisson pourri. Les enfants pleuraient et tout le monde était apeuré. Même les chiens étaient dans la cale avec nous », a-t-elle ajouté.

Selon Agnès Poker, qui a elle aussi vécu la déportation, lorsqu’ils sont arrivés à Unamen Shipu, plusieurs ont été malades pendant deux semaines.

Survivre

Puisque les maisons n’étaient pas prêtes, les Innus ont vécu pendant deux ans sous des tentes ou dans d’autres familles.

Les habitants de Pakuashipi souhaitaient retrouver leur territoire, mais le père Joveneau les menaçait s’ils partaient.

Malgré les menaces du prêtre, quatre familles ont tout de même décidé de retourner à Pakuashipi en avril 1963. Pendant un mois, ils ont marché et fait du canot avec tous leurs biens pour arriver dans leur territoire ancestral.

« Mon garçon Jean-Baptiste était haut comme ça, a expliqué Mme Mestenapéo en posant sa main à la hauteur de la table. Et il a marché en traînant son toboggan sur son dos. Le père Joveneau était tellement en colère que les Innus retournent à Pakuashipi qu’il a volé leurs chèques et tenté de convaincre Ottawa de couper toute aide.

 

Télégramme envoyé par le père Joveneau à Ottawa

Le père Alexis Joveneau (à droite) a planifié avec Ottawa la déportation de dizaines d’Innus à bord du North Pioneer.
Photo BANQ
Le père Alexis Joveneau (à droite) a planifié avec Ottawa la déportation de dizaines d’Innus à bord du North Pioneer.

« Quatre familles indiennes entêtées ont quitté La Romaine le 2 avril pour s’établir de nouveau à Saint-Augustin. Ces gens ne sont pas appuyés par les autorités, n’ont droit à aucun secours fédéral, car ils ont abandonné d’eux-mêmes leurs privilèges après de nombreux avertissements. » 

 

Chronologie des événements

1953

Arrivée du père Joveneau à Unamen Shipu.

15 août 1957

Visite du père Joveneau à Pakuashipi accompagné d’un homme célibataire de 26 ans d’Unamen Shipu. Le prêtre célèbre un premier mariage forcé afin de vider le village.

Printemps 1960

Les parents de la première mariée, accompagnés de leurs enfants, vont s’installer à Unamen Shipu. Un autre couple part également, avec ses six enfants.

Août 1960

Nouvelle visite du père Joveneau à Pakuashipi, accompagné d’un homme célibataire de 28 ans. Célébration d’un deuxième mariage forcé. Départ de ce couple et d’une autre famille vers Unamen Shipu. À ce moment, 28 % des gens ont quitté Pakuashipi.

16 août 1961

Le père Joveneau organise la déportation vers Unamen Shipu des 65 personnes qui habitaient encore à Pakuashipi.

Avril 1963

Retour à pied à Pakuashipi d’un groupe de 19 personnes. Ils ont marché pendant un mois.

Printemps 1971

Début de la construction des maisons à Pakuashipi.

Décembre 1971

Les gens déménagent dans les maisons.


* Source : Recherches amérindiennes au Québec KA ATANAKANIHT : La « déportation » des Innus de Pakuashipi (Saint-Augustin)

 

En colère, il voulait affamer des Innus

Madeleine Mestenapéo et Andrew Poker se souviennent de la déportation de 1961, lorsque Le Journal les a rencontrés dans leur résidence de Pakuashipi.
Photo Magalie Lapointe
Madeleine Mestenapéo et Andrew Poker se souviennent de la déportation de 1961, lorsque Le Journal les a rencontrés dans leur résidence de Pakuashipi.

PAKUASHIPI | Le père Alexis Joveneau était tellement en colère que les Innus soient retournés sur leurs terres ancestrales qu’il ne leur a pas donné les chèques du gouvernement qui leur étaient destinés.

Joveneau prenait tous les moyens pour arriver à ses fins, même de détruire économiquement les Innus de Pakuashipi. Puisqu’il était un des seuls à parler à la fois innu et français, c’est lui qui remplissait les documents gouvernementaux de plusieurs autochtones.

Les chèques lui étaient donc remis et il les distribuait ensuite aux Innus.

Pouvoir immense

Ça lui donnait un pouvoir immense sur eux. Et il s’en est servi, selon le directeur des programmes de cycles supérieurs au Département des sciences des religions à l’UQAM, l’anthropologue Laurent Jérôme.

Lorsque les Innus sont retournés à Pakuashipi, le père Joveneau a envoyé un télégramme au magasin du village de Saint-Augustin, situé de l’autre côté de la rivière Saint-Augustin.

Il a demandé au commerçant de ne pas faire de crédit aux Innus. Cette mesure, jumelée au vol de leur chèque, avait pour objectif de les appauvrir afin qu’ils reviennent à Unamen Shipu, croit Madeleine Mestenapéo.

Mais les Innus savaient comment se nourrir dans la forêt et ne sont pas revenus.

M. Jérôme a expliqué que le père Joveneau occupait le rôle d’intermédiaire entre le gouvernement fédéral et les Innus.

« Je me sentais dépouillée et volée. Je n’ai jamais revu cet argent », a ajouté Mme Mestenapéo.

Un homme de Saint-Augustin, mis au fait de la situation, a rempli les papiers pour les Innus quelques mois plus tard afin qu’ils reçoivent désormais leur argent à Pakuashipi.

 

Des mariages forcés juste avant un déménagement obligé

Le père Alexis Joveneau a célébré plusieurs mariages autochtones. Ici, un mariage non arrangé célébré en 1986 dans la communauté autochtone de Unamen Shipu.
Photo courtoisie Serge Jauvin
Le père Alexis Joveneau a célébré plusieurs mariages autochtones. Ici, un mariage non arrangé célébré en 1986 dans la communauté autochtone de Unamen Shipu.

Dès qu’il est arrivé à Unamen Shipu, en 1953, le père Joveneau a voulu trouver une façon de fusionner la communauté avec Pakuashipi, et les mariages forcés faisaient partie de ce plan.

Pakuashipi hébergeait seulement 90 Innus, était éloignée et donc difficile à convertir au christianisme.

Le père Joveneau a donc pensé de marier des hommes de Unamen Shipu à des femmes de Pakuashipi afin que celles-ci suivent leur nouveau mari à Unamen Shipu, ce qui permettrait à la longue de faire mourir cette communauté.

<b>Laurent Jérôme</b><br />
Professeur
Photo Magalie Lapointe
Laurent Jérôme
Professeur

« Il y avait aussi un contexte de concurrence, parce que Pakuashipi était en face de la communauté de Saint-Augustin. Ce n’était pas dans les mêmes réalités religieuses. Il y a eu énormément de projets de déménagements forcés. Pour les autorités religieuses, c’était un meilleur contrôle des stratégies matrimoniales à mettre en place », a expliqué le directeur des programmes de cycles supérieurs au département de sciences des religions, Laurent Jérôme.

 

Des divisions chez les Autochtones

<b>Dominique Pierre Mark</b><br />
Innu
Photo Magalie Lapointe
Dominique Pierre Mark
Innu

UNAMEN SHIPU | Malgré les preuves et les témoignages des victimes dévoilées par Le Journal vendredi et hier, des Innus continuent d’affirmer que le père Joveneau avait un pouvoir magique et que les témoignages des victimes sont tous inventés.

Un de ceux-ci, Dominique Pierre Mark, est le sonneur de cloches de l’église d’Unamen Shipu. Chaque dimanche, l’homme de 70 ans annonce la Bonne Nouvelle. Or, depuis la mort du père Joveneau, il a vu l’église se vider. Selon lui, c’est parce que la communauté s’ennuie du père Joveneau.

Monsieur Mark refuse de croire les histoires des victimes présumées. Il a vécu chez le père Joveneau à l’âge de huit ans alors que sa mère était malade. Il affirme ne jamais avoir vu le curé violent. Par contre, il dit que celui-ci était doté d’un pouvoir.

« Alexis avait un pouvoir magique. Un gros pouvoir, celui d’écrire tout le temps. C’est lui qui a écrit le dictionnaire en innu. Maintenant, les gens lui veulent du mal et je n’aime pas ça pantoute », a dit M. Mark.

Dominique Pierre Mark soutient que M. Joveneau pouvait se rendre chez des membres de la communauté pour réparer les fournaises à l’huile et ne rien demander en retour. Il est persuadé que l’argent amassé grâce aux dons de fourrures a été dépensé à bon escient.

Famille divisée

Lors de la Commission nationale d’enquête sur les femmes autochtones disparues ou assassinées, la sœur de M. Mark a témoigné avoir subi des agressions sexuelles.

« Il était à côté de moi, il était en train de licher mon oreille, il me caressait le dos, il allait jusque dans mes fesses. Je pensais que c’était normal de me faire toucher », a dit en novembre Noëlla Mark.

Or, son frère ne croit en rien les dires de sa sœur.

« Quand c’est rendu que tu préfères le père Joveneau à ta sœur, ça en dit long sur le secret qui a été gardé trop longtemps », a lancé le chef de bande Bryan Mark.

Belgique

En Belgique, des proches d’Alexis Joveneau continuent de le défendre. Depuis le début des révélations, la nièce et victime Marie-Christine Joveneau, dont Le Journal révélait la terrible histoire hier, a été rejetée par des membres de sa famille.

Pendant que certains de ses cousins et cousines refusent de croire les témoignages des victimes entendues lors de l’Enquête nationale sur les femmes portées disparues, la nièce du curé, elle, défend bec et ongles les Innus. Avec le nombre de témoignages et les lettres incriminantes écrites par le bourreau, elle souhaite que sa famille réalise qui était le « vrai » Alexis Joveneau.