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Le père Joveneau a-t-il été caché au Québec par les Oblats d’Europe?

En France, les Oblats continuent de protéger un père recherché par le Canada pour agressions sexuelles

Alexis Joveneau
Photo BANQ Alexis Joveneau

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STRASBOURG, France | La communauté des Oblats en Europe a-t-elle voulu cacher au Canada un père dont elle connaissait le comportement d’agresseur sexuel ?

La question se pose plus que jamais lorsqu’on apprend que, même s’ils le croient partiellement coupable, un religieux qui aurait agressé plusieurs enfants inuits est actuellement hébergé par les Oblats en France, à l’abri de la justice canadienne.

Le père Joannes Rivoire, 87 ans, habite dans une maison d’Oblats à Strasbourg. Il fait l’objet d’un mandat d’arrêt émis par la GRC il y a 20 ans pour des agressions sexuelles sur des Inuits, dans les années 60 et 70 au Nunavut, comme le rapportait en mars dernier le site français Mediapart. 

Ce modus operandi, qu’un prêtre soupçonné d’agression sexuelle se déplace avant des poursuites, a été utilisé à plusieurs reprises.

Malgré les apparences, les Oblats nient cacher Rivoire et le laisseraient partir si la police venait l’arrêter.

En attendant, il est nourri et logé par les Oblats, qui soutiennent ainsi s’assurer qu’il ne puisse pas faire de nouvelles victimes.

Pas d’obligation

Certains Oblats, comme le père Rivoire, semblent profiter du manque de volonté des gouvernements pour se mettre à l’abri de la justice, à l’étranger.

Le père Joannes Rivoire, 87 ans, habite dans une maison d’Oblats à Strasbourg, en France, à l’abri de la justice canadienne.
Photo Camille Garnier
Le père Joannes Rivoire, 87 ans, habite dans une maison d’Oblats à Strasbourg, en France, à l’abri de la justice canadienne.

Le Journal s’est rendu à Strasbourg, dans le nord-est de la France, pour tenter de lui parler. Sur place, le religieux responsable des lieux lui a refusé l’accès au père Rivoire, avant d’empoigner violemment par le bras le représentant du Journal.

Plusieurs cas

Depuis vendredi, Le Journal rapporte que le père Alexis Joveneau, arrivé de Belgique en 1952, a fait d’innombrables victimes d’agressions sexuelles, physiques et psychologiques jusqu’à sa mort en Basse-Côte-Nord, en 1992.

Les Oblats auraient-ils renvoyé en Belgique le père Joveneau s’ils avaient connu tous les sévices révélés par l’enquête du Journal depuis trois jours ou l’auraient-ils livré à la Justice ?

Impossible de le savoir, mais les Oblats du Québec admettent que des prêtres agresseurs se sont réfugiés en Europe dans le passé.

« On a eu quelques cas comme ça (comme Rivoire), qui nous ont glissé entre les doigts, qui étaient dans une maison de retraités », a dit le père provincial, Luc Tardif, lors d’une entrevue qu’il nous accordait récemment.

Il s’est passé quelque chose

Le chef des Oblats français, Vincent Gruber, s’est entretenu plusieurs fois avec Joannes Rivoire dans les trois dernières années.

« Ce qu’il me dit, c’est qu’il ne reconnaît pas d’attouchements sur des garçons », a commencé par dire le chef oblat.

Questionné à savoir s’il avait interrogé M. Rivoire sur les filles, M. Gruber a soutenu que le père avait été évasif.

« Il n’a pas répondu clairement [au sujet des filles]... mais c’est mon intime conviction. Je pense qu’il s’est passé quelque chose. Voilà, si vous voulez savoir », a-t-il dit.

Fuite

Ces agressions ont été dénoncées pour la première fois en 1991 par une de ses victimes alléguées, Marius Tungilik, lors d’une audience de la Commission royale sur les peuples autochtones, sans toutefois nommer le père oblat.

L’homme est décédé en 2012 d’une intoxication à l’alcool, après avoir mené un long combat pour obtenir justice.

En 1993, Joannes Rivoire s’est mis à l’abri des problèmes judiciaires en rentrant en France, affirmant devoir s’occuper de ses parents.

En 1998, lorsque le mandat d’arrêt de la GRC fut lancé contre lui, Rivoire coulait des jours tranquilles dans une maison d’Oblats du sud du pays, à Goult.

« Je sens qu’il ne veut pas y aller [au Canada], ça c’est sûr », indique M. Gruber.

-Avec la collaboration de Magalie Lapointe 

Joannes Rivoire nie avoir jamais agressé des garçons, mais aurait laissé entendre avoir posé des gestes sur des filles mineures.
Photo Nunatsiaq News
Joannes Rivoire nie avoir jamais agressé des garçons, mais aurait laissé entendre avoir posé des gestes sur des filles mineures.

QUI EST JOANNES RIVOIRE ?

1931 Naissance à Rontalon, près de Lyon, en France

1958 Ordonné prêtre à 27 ans

1960 Débarque comme missionnaire dans le Grand Nord canadien à Chesterfield Inlet (Nunavut)

1960-1993 Multiplie les missions au contact de la population inuit dans la région, à Igloolik, Repulse Bay et Arviat

1993 Retourne en France après qu’une première victime alléguée a dénoncé les agressions qu’elle aurait subies. Rivoire est hébergé dans la maison oblate de Goult, située dans le sud du pays

1998 Visé par un mandat d’arrêt de la GRC pour agressions sexuelles sur plusieurs mineurs

2015 Les Oblats déménagent Rivoire de Goult à Strasbourg où il vit actuellement

TRANSFÉRÉ APRÈS UNE AGRESSION ?

Le père Alexis Joveneau est arrivé au Canada en 1952 dans la communauté crie de Moosonee en Ontario. Six mois plus tard, il a été muté à Davis Inlet au Labrador. 

Selon quatre témoignages recueillis de façon indépendante et sous le couvert de l’anonymat, il aurait fait au moins une victime au Labrador avant d’être transféré à Unamen Shipu et Pakuashipi sur la Basse-Côte-Nord en 1953.
 
Est-ce que les Oblats connaissaient cette agression avant de le transférer au Québec ? 
 
La réponse se trouve peut-être dans les archives personnelles du missionnaire, qui ont été mises sous scellés pour 50 ans.
 

Le Journal mal accueilli en France

 
Lorsque Le Journal a voulu demander à Joannes Rivoire pourquoi il fuyait la justice canadienne depuis 20 ans, un père oblat s’est montré violent envers le journaliste pour l’empêcher de lui parler.
 
« Monsieur Rivoire est innocent [...] vous nous emmerdez », n’a pas hésité à crier Albert Littner, le père supérieur de l’établissement où se cache le père Joannes Rivoire, 87 ans.

 

À peine informé de notre arrivée sur place, le père Littner, qui a par la suite refusé de donner son nom, s’est dirigé vers le représentant du Journal, appuyant lourdement sa main sur l’épaule de celui-ci à plusieurs reprises.
 
« Vous ne connaissez pas M. Rivoire, vous ne lui parlerez pas », a-t-il affirmé.
 
L’homme a ensuite agrippé violemment le bras du représentant du Journal, lorsque celui-ci a sorti son cellulaire de sa poche, visiblement par crainte que des images du lieu ne soient réalisées.
 
EXCUSES
 
Joint par téléphone quelques heures plus tard, le chef provincial des Oblats, Vincent Gruber, s’est excusé pour l’attitude du père supérieur de la maison strasbourgeoise et a indiqué que celui-ci pourrait être réprimandé.
 
« Je vous demande pardon de ce qui s’est passé et je suis confus de cette violence dont vous avez été l’objet », s’est excusé M. Gruber, pour les actions du responsable de l’établissement.
 
Le chef des Oblats français a aussi confié au Journal être convaincu que Joannes Rivoire avait déjà posé des gestes sur des mineures et a assuré que les déplacements du vieil homme étaient strictement encadrés.
 
VIOLENCE
 
Questionné sur le fait que le père supérieur Littner, chargé notamment de surveiller les allées et venues de Joannes Rivoire, ait clamé devant nous l’innocence de l’ancien missionnaire, le chef des Oblats français a relativisé.
 
« Il a simplement voulu défendre un vieil homme, a répondu M. Gruber. Il a beau dire cela devant vous, c’est le premier à s’être assuré qu’aucun mineur ne puisse être en contact avec M. Rivoire. »