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Pas de clients, pas de fugueuses

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L’intérêt pour les « fugueuses » n’est pas en voie de s’essouffler. Il n’y en a que pour elles dans les médias : c’est le genre d’information qui titille à la fois le voyeur et la mère Teresa en nous. La nouvelle qui fait vendre.

Sans cela, aucun producteur n’aurait investi dans une télésérie intitulée Fugueuse. Ce seul mot évoque une jolie adolescente en crise, délurée pour son âge, des parents démolis, mais résilients, un gentil amoureux malheureux, des proxénètes manipulateurs, des recruteuses pour l’enfer, du sexe, de la violence, bref tout ce qu’il faut pour bâtir une bonne histoire.

Seul accroc à la réalité : Damien, le proxénète de Fanny dans Fugueuse, est un rappeur blanc. Dans la vraie vie, il serait probablement noir. Ce n’est pas moi qui le dis : une récente étude anthropologique, Black Pimps Matter, confirme que la majorité des proxénètes sont noirs. Mais dans la série, c’est Fred, le gentil copain de Fanny, qui est noir.

Deux stéréotypes pulvérisés d’un seul coup. Juste en étirant la sauce.

Le proxénète

Mais voilà, toute l’attention se porte sur les victimes, ce qui est normal, mais on ne sait rien des jeunes hommes qui font marcher le business de la prostitution juvénile. Qui sont ces membres de gangs de rue ? Comment se sont-ils rendus là ? N’ont-ils pas à la maison une maman éplorée qui inonde son oreiller de larmes chaque fois que son fils passe la nuit dehors ? Sa peine à elle ne compte pas ?

Je mettrais ma main au feu que les garçons sont eux aussi victimes de circonstances. Je ne dis pas cela pour réduire leur responsabilité, mais pour comprendre leur ahurissant choix de vie. La mort les guette à tous les coins de rue.

Le père était-il absent, comme c’est souvent le cas ? La famille était-elle pauvre ? Y avait-il de la violence ? Ont-ils vécu du racisme ?

Pour l’instant, seules les filles s’exposent afin d’en aider d’autres à ne pas tomber dans le piège. Il doit bien y avoir un proxénète repenti pour faire la même chose pour ses frères.

Le client

Et puis il y a le client. L’amateur de chair fraîche. Celui au cœur de tout le manège. La jeune prostituée — mineure, on s’entend — est un appât de choix. Un bar de danseuses de Terrebonne faisait de l’autopromotion cette semaine en diffusant sur Snapchat des noms de danseuses sous l’en-tête « Choisis la fugueuse de ton choix ».

Dégueulasse.

Maria Mourani, spécialisée dans les gangs de rue, le confirme : « La préférence des clients, c’est des ados. »

Je veux voir ces clients. La loi canadienne criminalise l’achat de services sexuels depuis 2014, mais je n’ai jamais aperçu le « mugshot » d’un client dans les médias depuis.

La plupart ne seraient pas de vieux mononcles libidineux, mais des hommes dans la trentaine et la quarantaine. Parfois des professionnels. Souvent mariés. Des papas. De filles.

Sans eux, rien de tout ce que je viens d’écrire n’existerait.

À méditer.