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Le père Joveneau organisait des mariages forcés entre Innus

Agnès Poker n’avait jamais parlé à Jérôme Mestenapéo avant de... devenir sa femme

Jérôme Mestenapéo et Agnès Poker sont toujours ensemble, 54 ans après leur mariage forcé. En mortaise, le jour de leur mariage.
Photos collaboration spéciale, Magalie Lapointe et courtoisie Jérôme Mestenapéo et Agnès Poker sont toujours ensemble, 54 ans après leur mariage forcé. En mortaise, le jour de leur mariage.

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UNAMEN SHIPU | Agnès Poker avait croisé son mari à quelques reprises, mais ne lui avait jamais adressé la parole avant de se marier avec lui à 16 ans. Elle a tout tenté pour faire annuler l’union forcée qui lui avait été imposée par le père oblat Alexis Joveneau.

À l’adolescence, Agnès Poker devait cuisiner, faire le ménage et veiller sur son père veuf. Elle n’avait jamais été en amour et le mariage n’était pas dans ses plans.

Jusqu’au jour où le père Alexis Joveneau a cogné à la porte de la maison de son père à Pakuashipi en 1964.

Elle se rappelle le curé assis à la table en train de discuter avec son père. Ils réglaient les détails de son union, de sa vie et elle en tremblait.

« J’avais peur, je ne voulais pas me marier », se souvient-elle.

Le père Joveneau avait décidé qu’elle se marierait avec Jérôme Mestenapéo.

Cinquante-quatre ans plus tard, elle ignore toujours la raison de ce choix. Tout ce dont elle se souvient, c’est qu’elle n’a pas eu un mot à dire sur l’identité de son époux.

Un Prêtre insistant

« J’étais très fâchée contre lui [M. Joveneau]. Le prêtre a été très insistant auprès de mon père et mon père m’a expliqué que je n’avais pas le choix », a expliqué Agnès Poker.

Pendant et après la cérémonie, Mme Poker n’a jamais embrassé son nouvel époux et lors de la marche nuptiale, elle ne lui donnait pas la main et s’éloignait le plus possible de l’homme choisi.

« Le père Joveneau m’a alors attrapée et brassée par le collet. Il m’a dit que ça ne fonctionnait pas comme ça, que je devais marcher avec mon mari.

Il nous a mis ensemble pour qu’on sorte ensemble », s’est souvenue la dame âgée aujourd’hui de 70 ans.

Pendant des semaines après le mariage, elle a voulu déplaire à Jérôme Mestenapéo.

Elle n’a même pas déménagé avec lui une fois mariée.

Elle s’entêtait à vivre chez son père. Elle y est restée deux semaines suivant la cérémonie.

Son père aussi

Cependant, son père l’a forcée à vivre auprès de son mari et lui a dit qu’elle devait faire preuve d’ouverture.

Mme Poker ne voulait tellement pas prendre soin de son mari qu’elle ne dormait pas avec lui, ne faisait pas le ménage et ne préparait pas les repas.

Ce cirque n’a pas duré très longtemps. Deux mois après le mariage, elle est tombée enceinte. En tout, le couple a eu huit enfants et est encore ensemble aujourd’hui après 54 ans de mariage.

M. Mestenapéo était absent lors de l’entrevue réalisée avec un interprète.

Pour avoir plus de pouvoir dans le village

Un couple qui a été forcé à se marier par le père Joveneau est persuadé que le prêtre agissait ainsi pour exercer un meilleur pouvoir dans le village.

Le 4 juin 1968, Marguerite Mestenapéo et Sylvestre Malleck avaient 18 et 21 ans lorsque le père Joveneau a décidé qu’ils s’aimeraient pour le meilleur et pour le pire.

Pour le couple rencontré avec un interprète, le mariage était une autre façon de montrer que c’était lui qui prenait les décisions pour les résidents d’Unamen Shipu, sur la Côte-Nord.

« Il voulait contrôler tout le monde. Je suis en colère. Même maintenant, juste en en parlant je suis fâchée », a dit Marguerite Mestenapéo.

Six enfants

Lorsque Mme Mestenapéo a vu le père Joveneau arriver chez elle avec Sylvestre Malleck, elle se doutait bien que c’était pour organiser ses noces.

« Il a parlé avec mes parents. Je n’étais pas d’accord. Ça m’a pris du temps avant de l’aimer [son mari] et avant de coucher avec lui. Même si j’étais très fâchée contre le père Joveneau, je n’avais pas le choix, car c’était une demande du prêtre et mes parents le voyaient comme un dieu », a dit Marguerite Mestenapéo.

Avec le temps, le couple a appris à s’accepter et à s’aimer. Ils ont eu six enfants.

Mme Mestenapéo a mentionné qu’il y avait eu plusieurs mariages forcés à Unamen Shipu et à Pakuashipi. Que presque personne n’osait s’opposer au curé.

Beaucoup d’émotion chez les Innus

La fin de semaine a été très émotive dans la communauté innue de Unamen Shipu, après les révélations du Journal qui lèvent le voile, depuis vendredi, sur 39 ans de sévices subis du père oblat Alexis Joveneau.

La communauté a ouvert une cellule de crise samedi et dimanche. De nombreux intervenants sont sur place pour écouter les gens.

Plusieurs nouvelles victimes veulent maintenant parler.

La directrice du Centre de santé, Sophie Des Rosiers Gagné, se dit surprise par le nombre de personnes qui ont voulu se confier aussi rapidement.

Témoignages-chocs

« Je ne pensais jamais avoir 12 appels et trois visites. Ce n’est pas rien, 12 appels. Il y a des personnes qui n’ont jamais parlé. Ce qui se passe présentement permet d’ouvrir certaines portes. Maintenant, il faut maintenir cette porte ouverte avec de l’aide psychologique », a-t-elle dit.

Samedi, Le Journal présentait de nombreux témoignages accablants de victimes qui n’avaient jamais osé parler des agressions subies par Alexis Joveneau, qui a œuvré pendant 39 ans auprès d’eux jusqu’à sa mort en 1992.

Il a même agressé quelque 200 fois sa nièce en visite au Québec.

Celui qui était surnommé « Dieu », à l’époque, est vu maintenant comme une « peste » par la congrégation religieuse des Oblats de Marie-Immaculée.

Colère

Pierrette Mestenapéo, qui a longtemps été victime de celui qu’on surnomme le « Monstre de la Côte-Nord », alors qu’elle se faisait agresser pendant qu’elle récitait le Je vous salue Marie dans le confessionnal de l’église, dit ne s’être jamais aussi bien sentie que depuis la sortie du reportage du Journal.

« C’est un gros poids qui vient de sortir de mon cœur. Les membres de ma communauté m’ont trouvée très courageuse. Grâce au reportage, j’ai vu que je n’étais pas seule. Ça m’a fait du bien », confie Pierrette Mestenapéo.

Prêts à parler

De son côté, Charles Api Bellefleur dit recevoir sans arrêt des appels des membres de sa communauté qui veulent se confier à lui. Aîné très respecté d’Unamen Shipu, il affirme que, depuis vendredi, la « communauté a explosé ».

« Bien des gens qui avaient peur du père Joveneau sont maintenant prêts à parler », a-t-il dit hier soir.

Les deux Innus sont ravis de voir que le secret est enfin dévoilé. Ils sont convaincus que les histoires racontées par Le Journal aideront à la guérison.

Afin de venir en aide à la communauté, Mme Des Rosiers Gagné enverra un rapport aux Oblats pour qu’ils aident financièrement les victimes du père Joveneau. D’ailleurs, les Oblats avaient annoncé leur volonté de soutenir les victimes dans une lettre envoyée au Journal.