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[VIDÉO] Conseil de ville sous tension

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Conseil municipal dirigé d’une main de fer, citoyens incapables de faire entendre leur voix, interdiction de filmer les séances. Depuis près d’un an, de nombreuses voix s’élèvent contre l’ambiance sévère qui régnerait à Chambly, en Montérégie, et mettrait à mal la vie démocratique. Le Journal s’est donc rendu mardi dernier à une séance du conseil de ville pour constater la situation et filmer discrètement ce qui s’y passait.

En raison du règlement interdisant la captation vidéo, Le Journal a filmé en caméra cachée le conseil municipal de Chambly du 3 avril dirigé par le maire Denis Lavoie. En février, un citoyen qui avait filmé une séance a écopé de 149 $.


II est 19 h. Malgré le froid pour un soir d’avril, une vingtaine de citoyens sont massés devant l’entrée de l’hôtel de ville de Chambly. Pourtant, la séance du conseil municipal ne débute qu’à 20 h.

« Ils limitent le nombre de places, alors il faut venir tôt si on veut être sûr de rentrer », assure Louise Chevrier, membre du Mouvement citoyen de Chambly (MCC), un rassemblement de Chamblyens créé en début d’année et qui se dit non partisan.

En guise d’accueil, un imposant gardien de la firme de sécurité Garda est planté au bas de l’escalier menant à la salle du conseil, compteur en main. Cinquante personnes, pas une de plus, ont le privilège d’assister à la séance. C’est la règle.

Dans la petite salle, les chaises bien alignées sont couvertes d’une note sur laquelle on peut lire l’article 332 de la Loi sur les cités et villes : le maire « maintient l’ordre et le décorum durant les séances du conseil » et « il peut ordonner l’expulsion [...] de toute personne qui en trouble l’ordre ».

Soudain, le public se lève, alors que les élus entrent dans la salle. Une pratique inusitée qui rappelle l’entrée du juge dans une cour de justice.

Le maire Denis Lavoie, ex-policier de la Sûreté du Québec et avocat, compare souvent son conseil à une cour.

Alors que l’assistance se rassoit, les journalistes tentent de prendre une photo du conseil et se font immédiatement rappeler à l’ordre par un employé de Garda.

« Il est interdit de filmer », lance-t-il à deux reprises.

L’injonction découle d’un règlement municipal qui interdit toute forme de captation vidéo. À ce jour, ce règlement ne précise pas si les médias en sont exemptés.

Les journalistes obtempèrent et, dans un silence monastique, la séance commence.

D’emblée, le directeur général de la Ville, Michel Larose, met en garde : « Je voulais aviser la sécurité que, si par hasard il y a des gens qui parlent et qu’il faut les aviser de cesser de parler, le maire leur indiquera la procédure à suivre pour les escorter ».

Temps compté

Débute ainsi la période de questions durant laquelle les citoyens sont prévenus : ils ont exactement cinq minutes chacun pour faire valoir leur point et la période n’excédera pas 30 minutes. Systématiquement, le maire Lavoie coupe court quand il juge que le délai est écoulé.

Les échanges entre les citoyens et le maire sont polis, mais tendus.

L’un des résidents, qui se présente comme membre du MCC, interroge le maire au sujet de l’opposition de plus de 2000 personnes à un changement de règlement de zonage. Le citoyen estime que cette mobilisation prouve les inquiétudes des habitants de Chambly à ce sujet.

« Vous ne parlez pas pour les citoyens, vous parlez pour vous-même, réplique fermement le maire. Quand vous serez élu, vous serez assis ici et vous parlerez pour les citoyens. »

Les intervenants se succèdent au micro quand soudain, M. Lavoie hausse le ton. « Monsieur de Garda, la dame qui est là, la prochaine fois que je l’entends, vous me la sortez », lance-t-il sèchement, en montrant du doigt une résidente, visiblement mal à l’aise d’être ainsi visée.

Dans la salle, les gens se regardent, mais personne n’ose ouvrir la bouche.

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Viennent ensuite les délibérations du conseil sur les résolutions. Les deux élus de l’opposition tentent d’obtenir des précisions sur certains dossiers.

Le ton se durcit lorsque le conseiller Mario Lambert interroge le maire sur une double page de publicité achetée par la Ville dans un journal local, dans laquelle M. Lavoie donne son point de vue sur quatre sujets.

« Je ne vois pas l’utilité pour les citoyens que l’on vote cette dépense », estime le conseiller. Le maire commence à répondre, mais rapidement, deux élus coupent court à l’échange en demandant le vote.

Alors que la séance est sur le point de s’achever, une résolution de dernière minute est présentée aux élus. Il s’agit de mandater une firme d’avocats pour entamer des procédures contre quatre citoyens qui auraient tenu des propos diffamatoires à l’endroit du maire et de ses conseillers.

M. Lambert demande à ce que la résolution soit lue, le maire refuse. « Non, c’est pour les élus, tranche-t-il. Le public est là pour regarder les élus débattre. »

« Pas de tension »

Au terme d’un court conseil d’une heure, la séance est levée.

« Il n’y a pas de tension, affirme le maire au Journal qui l’interroge sur l’ambiance qui règne. Cette réglementation [sur le respect du décorum] existait avant que j’arrive [au pouvoir]. Je suis simplement là pour faire respecter cette réglementation. »

Quand on lui fait remarquer la dureté qui ressort de ses propos, M. Lavoie se justifie : « J’ai un cancer de la gorge, donc quand je parle pour être entendu, les gens pensent que je suis choqué. »

Le maire explique également que la présence de gardiens de sécurité est une nécessité. « Quand je n’étais pas là, il y a eu des conseils où les gens se sont invectivés. Et même avant que j’arrive en 2005, des gens se sont battus ici », assure-t-il.

À la sortie de l’hôtel de ville, des citoyens restent pour discuter. La menace de poursuite contre quatre personnes fait réagir.

Mario Lambert est là aussi. « Vous voyez comment c’est un conseil à Chambly ? C’est un combat, dit-il. On n’en dort pas deux nuits avant et une nuit après. »

«Un des derniers bastions où ça se passe comme ça»

Chambly n’est pas la seule ville au Québec où la politique municipale est très contrôlée par l’administration en place, mais ce style de gouvernance a tendance à disparaître, selon plusieurs experts.

«D’après ce qu’on nous rapporte, la vie municipale s’est grandement apaisée ces dernières années, et Chambly est l’un des derniers bastions où ça se passe comme ça », affirme Rodolphe Parent, président de la Ligue d’action civique.

Selon lui, le refus de la municipalité de la Montérégie de diffuser sur internet ses séances de conseil en fait toutefois une exception.

« À ma connaissance, Chambly est la seule ville à ne pas s’être conformée à un avis du ministère des Affaires municipales lui enjoignant d’adopter la webdiffusion », dit M. Parent.

« Mais les citoyens ont le droit de savoir ce qu’il se passe au conseil de ville », lâche-t-il.

Apaisement

Même son de cloche du côté de l’ancien ministre des Affaires municipales Rémy Trudel, qui pense que les villes ont intérêt à s’ouvrir.

« Si vous restreignez l’accès aux citoyens, ils iront parler dans les médias et pourraient entamer des recours contre la Ville », dit-il.

M. Trudel prône plutôt l’apaisement et cite des exemples d’aménagement possible.

« Durant les consultations sur les gaz de schiste, les villes concernées tenaient leur conseil dans de plus grandes salles, illustre-t-il. Aussi, à Montréal, il n’est pas rare que la période de questions des citoyens soit prolongée de 30 minutes. »

Opposition

Mais le basculement vers une plus grande ouverture n’est pas simple, reconnaît Danielle Pilette, professeure à l’Université du Québec à Montréal et spécialiste des questions municipales.

« S’ils acceptent la webdiffusion, les élus savent qu’ils n’auront pas le choix ensuite d’être plus transparents. Et certains ne sont pas prêts à perdre ce contrôle de l’information et à affronter une opposition mieux documentée. »

« Mais la confrontation des idées n’est pas un mal en politique. Au contraire, ça permet d’avoir le choix, croit M. Parent. Il va falloir que Chambly rentre dans le 21e siècle. »