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Où iront les jeunes élèves de la prochaine vague de migrants?

École Saint-Noël-Chabanel
Photo Chantal Poirier Jeanne Harvie, enseignante d’arts dramatiques, demande à des élèves de maternelle de mimer un dinosaure. De toutes les écoles de la Commission scolaire de Montréal, Saint-Noël-Chabanel est celle qui compte le plus de classes d’accueil.

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Les écoles de la région de Montréal ne voient pas comment elles pourront trouver l’espace et les profs pour accueillir le double d’élèves migrants l’an prochain. La vague d’entrée à la frontière de cet été s’annonce encore plus grosse que celle de l’an passé.

« Ça suffit », soupire Maryse Maheux-Dion, directrice de l’école primaire Saint-Noël-Chabanel, dans l’arrondissement de Saint-Michel à Montréal.

Elle a beau adorer ses bouts de chou, cette année aura été la plus intense de ses 22 ans de carrière comme directrice en raison du déferlement constant de nouveaux élèves issus de l’immigration.

L’an passé, elle avait cinq groupes de jeunes qui ne parlent pas encore français. En quelques mois à l’automne, ce nombre a presque triplé.

Son école de plus de 1000 élèves compte maintenant 14 classes d’accueil.

Heureusement, le bâtiment avait été agrandi il y a trois ans. Mais il ne lui reste maintenant plus que quelques locaux vacants.

Or, le gouvernement du Québec s’attend à ce que le nombre de passages irréguliers à la frontière cet été soit deux fois plus grand que l’an dernier.

Quatre ministres provinciaux sont d’ailleurs sortis cette semaine pour demander une meilleure contribution d’Ottawa dans l’accueil des migrants.

Vague redoutée

Cinq commissions scolaires lancent à leur tour un cri d’alarme.

<b>Catherine Harel Bourdon</b>, <i>présidente de la CSDM</i>
Photo Martin Alare
Catherine Harel Bourdon, présidente de la CSDM

« On ne peut pas avoir une vague plus importante que l’an passé », prévient Catherine Harel Bourdon, présidente de la Commission scolaire de Montréal (CSDM).

Elle s’attend à ouvrir pas moins de 90 nouvelles classes d’accueil l’automne prochain alors que les écoles débordent déjà. Une centaine d’unités préfabriquées ont été commandées pour ajouter des locaux.

« Il n’y en a juste plus, de places », abonde Gina Guillemette de la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, où il manque actuellement une centaine de locaux.

Pour eux, la vague n’a jamais cessé. Chaque semaine, une soixantaine d’élèves continuent de s’y inscrire.

Dans l’ensemble du Québec, 2500 enfants sont venus s’ajouter au réseau scolaire l’été dernier, a estimé le premier ministre Philippe Couillard hier.

« Ça, c’est comme cinq écoles de plus d’un coup. Ce n’est pas vrai que tu peux ajouter cinq écoles chaque été. »

Au-delà des locaux, il faut aussi trouver plus de profs spécialisés en francisation alors qu’une pénurie de personnel sévit. « On se les arrache tous », dit Mme Guillemette.

Énorme pression

Dans les cinq commissions scolaires, on souligne que l’immigration régulière et le développement résidentiel sont aussi des causes de la surpopulation.

Reste qu’à elles seules, les vagues de migrants entraînent une pression énorme. Surtout lorsque les enfants arrivent traumatisés ou sous-scolarisés.

À l’école Saint-Noël-Chabanel, il est impossible de marcher en compagnie de la directrice sans que les élèves lui sautent au cou.

« Ils sont tellement attachants [...] On est toujours heureux de les recevoir et on est fier de ce qu’on fait. Mais on est vraiment essoufflé », conclut Maryse Maheux-Dion.

Des enfants arrivent au Québec traumatisés

Jeunes traumatisés par la guerre, enfants qui ont appris à frapper pour se défendre, adolescents qui ne sont jamais allés à l’école. Les professeurs de classes d’accueil doivent enseigner beaucoup plus que la langue française à certains de leurs élèves.

Spontanément, les élèves se sont rués pour faire un câlin à la directrice de l’école Saint-Noël à Chabanel à Montréal, Maryse Maheux-Dion, dès qu’elle est entrée dans la classe de maternelle de Marjorie Dade.
Photo Chantal Poirier
Spontanément, les élèves se sont rués pour faire un câlin à la directrice de l’école Saint-Noël à Chabanel à Montréal, Maryse Maheux-Dion, dès qu’elle est entrée dans la classe de maternelle de Marjorie Dade.

Maryse Maheux-Dion se souvient d’un garçon qu’elle avait puni parce qu’il s’était battu. Il lui a répondu : « Si je ne fais pas ça, c’est moi qui vais manger les coups de poing. C’est ça qu’on nous a appris. Sinon on va mourir. »

Les jeunes dont les familles ont quitté leur pays par crainte pour leur sécurité ont parfois vécu des deuils difficiles et baigné dans des contextes où la violence était banalisée.

« Des fois, papa a été enfermé, maman a été violée », illustre-t-elle.

À la Commission scolaire de Laval, la présidente Louise Lortie donne l’exemple d’un élève qui se cachait sous son pupitre dès qu’il entendait un avion.

« Je le vois dans leur façon de jouer. Ils vont être agressifs, se donner des tapes, crier au lieu de parler », abonde Djazia Abid, enseignante en classe d’accueil à des petits de 6 et 7 ans à l’école Saint-Noël-Chabanel de Montréal.

Désapprendre

Amener les enfants à désapprendre ces comportements peut donc prendre beaucoup de temps et compliquer la gestion de classe. De plus, les traumatismes empêchent certains élèves d’être mentalement disponibles pour apprendre la langue.

« Il y en a qui vont se mettre à pleurer pour rien. Ce sont des enfants très sensibles », ajoute Mme Adib.

Certains arrivent aussi sous-scolarisés. « On peut avoir des jeunes de 14 ans qui ne sont jamais allés à l’école », remarque Mme Lortie.

L’orthopédagogue Lise Carrier montre à une élève comment compter le nombre de syllabes dans un mot en frappant dans ses mains.
Chantal Poirier
L’orthopédagogue Lise Carrier montre à une élève comment compter le nombre de syllabes dans un mot en frappant dans ses mains.

Or, les classes d’accueil ne viennent pas systématiquement avec les services supplémentaires d’orthopédagogues ou de techniciens en éducation spécialisée, déplore-t-on.

Les profs de classes d’accueil ont généralement étudié en enseignement du français langue seconde. De plus en plus, la Commission scolaire de Montréal (CSDM) doit se tourner vers des enseignants du régulier ou des personnes qui ne sont pas légalement qualifiées en raison de la pénurie de personnel.

Mais même les profs spécialisés pour l’accueil en arrachent. « Des fois, je suis dépassée, avoue Djazia Abid. On a vraiment besoin d’aide, je vous assure. »

La CSDM offre donc des formations aux enseignants pour mieux gérer ces difficultés. Mais encore là, la pénurie de profs et de suppléants leur met des bâtons dans les roues : impossible d’assister à une formation s’il n’y a personne pour les remplacer en classe.

Une classe, 10 pays

La classe d’accueil de maternelle de Marjorie Dade compte une quinzaine d’élèves qui viennent presque tous de différents pays.

  • Canada
  • États-unis
  • Haïti
  • Venezuela
  • Brésil
  • Algérie
  • Nigeria
  • Congo
  • Syrie
  • Bangladesh

Pour un meilleur équilibre géographique

Des politiciens ont ajouté leur voix hier à ceux qui demandent une meilleure répartition géographique des familles de demandeurs d’asile, ce que réclament aussi des commissions scolaires.

Le SPQ libre, club politique de l’aile plus à gauche du Parti québécois, croit que les migrants irréguliers doivent être répartis entre les provinces selon le poids démographique, une idée d’abord avancée par la Coalition avenir Québec.

« On est dans le Canada. C’est Justin Trudeau qui a lancé l’appel, donc que chacun fasse sa part », dit le porte-parole Pierre Dubuc.

De son côté, Québec réclame 146 millions $ à Ottawa pour gérer le flux de migrants à sa frontière. Après des échanges acrimonieux en début de semaine, le ton s’est adouci entre les deux paliers de gouvernement, Ottawa ayant accepté mercredi d’examiner les demandes de Québec.

« On sait qu’il y a beaucoup de ces personnes-là [...] qui dans le fond voudraient aller ailleurs qu’au Québec. [...] Pourquoi ne pas les diriger vers l’endroit de leur choix ? » s’interrogeait le premier ministre Philippe Couillard hier.

Pas juste Montréal

La répartition pourrait aussi être améliorée à l’intérieur du Québec, ces familles se concentrant dans la région de Montréal, dit Catherine Harel Bourdon, de la Commission scolaire de Montréal.

« Il faut regarder l’occupation du territoire comme une problématique criante au Québec », abonde Alain Fortier, de la Fédération des commissions scolaires, qui note que les écoles se vident dans certaines régions.

Il serait toutefois complexe d’inciter les demandeurs d’asile à se rendre dans ces régions où il y a peu de services d’accueil et d’interprètes, suppose Stephan Reichhold, de la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes.

– Avec Geneviève Lajoie, Bureau parlementaire, et la collaboration spéciale de Pierre-Alexandre Maltais