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La pêche au saumon réservée aux riches

Une modification réglementaire donne l’exclusivité de la pêche à cette espèce aux pourvoiries du Nord

André Cyr, un ancien guide de pêche au saumon, peut dire adieu à cette activité dans le nord du Québec. On le voit ici pêcher à la mouche sèche sur la rivière aux Mélèzes, une des meilleures au monde.
Photo courtoisie André Cyr, un ancien guide de pêche au saumon, peut dire adieu à cette activité dans le nord du Québec. On le voit ici pêcher à la mouche sèche sur la rivière aux Mélèzes, une des meilleures au monde.

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Le gouvernement Couillard a conféré en douce l’exclusivité de la pêche au saumon au nord du Québec à une poignée de pourvoiries privées qui n’offrent que des forfaits coûtant près de 2000 $ par jour, et même plus.

Quarante ans après l’élimination des clubs privés par le gouvernement de René Lévesque, qui avait permis aux Québécois de retrouver le libre accès à leurs lacs et rivières pour pêcher, le gouvernement libéral vient de faire le contraire sur un territoire qui équivaut pratiquement au quart de la superficie du Québec.

«On est en train de se faire sortir du Nord», tonne Alain Cossette, directeur général de la Fédération des chasseurs et pêcheurs du Québec (FédéCP).

Les forfaits offerts par les pourvoiries du Nord sont très coûteux et peuvent atteindre 20 000 $ pour une semaine.

M. Cossette juge la décision inacceptable et estime que Québec recule sur un principe phare : la faune est un bien collectif.

«On donne le monopole aux pourvoiries, et on enlève le droit à des gens qui le faisaient à moindre coût, pas des gens riches, mais qui réussissent à se mettre un peu d’argent de côté pour réaliser leur rêve», ajoute-t-il.

M. Cossette assure que Québec a pris cette décision en catimini sans consulter personne, incluant sa fédération qui représente 125 000 membres. Cette affirmation est contestée par le ministère de la Faune et des Parcs, qui indique que la Fédération n’était pas présente lorsque la décision a été soumise à la table régionale de la faune, mais qu’un compte rendu lui a été envoyé.

Alain Cossette, Président FédéCP
Photo Stevens LeBlanc
Alain Cossette, Président FédéCP

Considérations fauniques?

Le ministère justifie cette modification réglementaire diffusée sur son site internet en mars par une application plus stricte de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois ainsi que par la nécessité d’obtenir une meilleure connaissance sur la santé de la population de saumon du Nunavik.

«Ce qui justifie réellement la décision, ce sont des considérations de nature faunique. C’est vraiment la raison d’être de la modification réglementaire», indique Laurie Beaupré, biologiste à la direction de la gestion de la faune du Nord-du-Québec du ministère.

Le statut du saumon atlantique est jugé «préoccupant» partout au Québec, sauf au Nunavik, car les données sur les captures n’y sont pas suffisantes.

«Les données des pêcheurs autonomes sont partielles et imprécises», affirme-t-elle. Les données des pourvoyeurs sont beaucoup plus fiables, ajoute-t-elle.

Dur à croire

L’impact de ceux-ci ne semble pourtant pas très important. Depuis 2013, entre 9 et 23 pêcheurs indépendants ont enregistré des prises dans le nord du Québec. Le ministère reconnaît qu’aucune analyse d’impact économique n’a été effectuée.

Alain Cossette ne croit pas à cette version.

«Le ministère se dirige de plus en plus vers l’auto-enregistrement, mais dans le cas du saumon du Nord, ce n’est pas fiable? Je tombe en bas de ma chaise», dénonce-t-il. Il ajoute que le nombre de captures dans le Nord est «minime» et qu’il «n’a pas d’incidence» sur la population de saumon.

D’ailleurs, il est toujours permis de capturer un maximum de quatre saumons dans les rivières du Nord comparativement à un seul dans celles du Sud.

La modification réglementaire touche la zone de pêche qui couvre la moitié Nord-du-Québec. Elle n’est accessible qu’en avion ou en hélicoptère.

Grand amateur de pêche au saumon, Gilles Dubé réussissait depuis des années à se rendre sur les rivières du Nord grâce à un ami propriétaire d’un hydravion, à un coût abordable pour lui. Le gouvernement vient de mettre fin à sa passion qui le faisait rêver toute l’année.
Photo courtoisie
Grand amateur de pêche au saumon, Gilles Dubé réussissait depuis des années à se rendre sur les rivières du Nord grâce à un ami propriétaire d’un hydravion, à un coût abordable pour lui. Le gouvernement vient de mettre fin à sa passion qui le faisait rêver toute l’année.

Privatisation

Gilles Jean, président de l’Association des pilotes de brousse du Québec, estime qu’un tiers de ses membres sont équipés pour aller sur ce territoire sauvage, et plusieurs d’entre eux pratiquent la pêche au saumon.

Il est furieux et croit qu’on assiste à une reprivatisation des territoires de pêche. «C’est un premier pas vers un Nord exclusif géré par un petit nombre de pourvoyeurs. Après, ça va être quoi? La pêche sur tous les lacs? C’est un précédent qui nous dérange beaucoup», dénonce-t-il.

Gilles Dubé pêche pour sa part le saumon dans les rivières du Nord depuis une dizaine d’années. Il partage la facture d’essence avec une amie qui possède un hydravion. Un voyage lui coûte environ 1500 $.

«Pour moi, c’est la fin, lance-t-il. Je n’aurai jamais les moyens de me payer un voyage en pourvoirie.»

M. Dubé estime que ces pourvoiries sont parfois des clubs privés et qu’à moins d’avoir des contacts, il est impossible d’y avoir une place.

«À l’époque, on a “déclubé” la pêche, là on assiste à une reprivatisation», déplore-t-il.

Des pourvoiries de grand luxe

Les pourvoiries de pêche au saumon du nord du Québec proposent un produit de luxe que seuls les mieux nantis peuvent s’offrir. Les forfaits de pêche d’une semaine coûtent généralement entre 7000 et 20 000 $.

20 000 $ par semaine

André Cyr, un ancien guide de pêche au saumon, peut dire adieu à cette activité dans le nord du Québec. On le voit ici pêcher à la mouche sèche sur la rivière aux Mélèzes, une des meilleures au monde.
Photo Martin Chevalier

André Marcoux, de la luxueuse pourvoirie Helen Falls, croit que la modification réglementaire ne changera rien pour son entreprise. «La pourvoirie est pleine, on a une liste de clients qui reviennent année après année», assure-t-il. Les clients sont prêts à payer plus de 20 000 $ par semaine pour pêcher aux abords de la majestueuse rivière George, qui se jette dans la baie d’Ungava.

Incidemment, cette pourvoirie a été achetée l’an dernier avec le concours de l’homme d’affaires André Desmarais, coprésident de l’empire Power Corporation.

9000 $ par semaine

Louis Shecanapish-Tardif, de la Leaf River Lodge, croit que cette mesure du gouvernement va lui permettre de faire de meilleures affaires, même s’il estime que la pêche au saumon ne pourra jamais remplacer totalement la chasse au caribou, qui a pris fin partout au Québec l’automne dernier.

«On espère que ça va emmener cette clientèle dans nos pourvoiries. On avait 300 clients par année pour la chasse et on reçoit 50 pêcheurs», indique-t-il.

La Leaf River Lodge accepte de nouveaux pêcheurs et ses clients réguliers sont surtout «des hommes d’affaires québécois», mais elle vise de plus en plus l’international pour vendre «ce produit haut de gamme».

7000 $ par semaine

Auberge de la rivière George

Tirée du site internet Norpaq
Photo Tirée du site internet Norpaq
Auberge de la rivière George Tirée du site internet Norpaq

Jean Paquette, de Norpaq aventure, ne prend plus de nouveau client pour l’instant à l’Auberge de la rivière George.

«On donne toujours la priorité à ceux qui sont déjà réservés, parce qu’on a une clientèle qui revient d’année en année. On a des clients qui reviennent depuis 20, 25 et 30 ans. On essaie de les protéger, de les respecter comme ça. Et lorsqu’on a une place qui ouvre, on a une banque de données et on appelle les clients qui sont intéressés», indique celui dont l’entreprise offre des forfaits à partir de 7000 $ pour une semaine de pêche.

Les pêcheurs qui auront la chance de dormir dans son auberge en bois rond auront droit à une pêche au saumon «inégalée en termes de productivité», promet-il.

Des pourvoiries se réjouissent

Quelques pourvoiries sortent grandes gagnantes de la fin de la pêche libre au saumon au nord du Québec.

«L’avenir de l’accès au Nord va dépendre de ce qui va arriver avec la fin de la chasse au caribou. C’est sûr qu’au moment où on se parle, les pourvoiries n’ont pas d’autre produit pour se relancer que la pêche», indique Marc Plourde, PDG de la Fédération des pourvoiries du Québec.

Il affirme que ce changement réglementaire n’est pas une compensation directe pour la fin de la chasse au caribou, qui force plusieurs pourvoyeurs à mettre la clé sous la porte. D’ailleurs, très peu de pourvoiries qui offrent la pêche au saumon offraient aussi la chasse au caribou.

«Mais ça tombe à un moment opportun dans ce contexte», indique-t-il. Sur ce territoire, le ministère de la Faune indique que sept pourvoiries offrent des services de pêche au saumon.

Officiellement...

Officiellement, cette nouvelle règle vise à répondre à une clause de la Convention de la Baie-James où le Québec s’engage «dans la mesure où il existe des pourvoiries, à obliger les chasseurs et pécheurs non autochtones à les utiliser».

Les pourvoiries reconnaissent toutefois que ce règlement va leur bénéficier. «Le client paye le gros prix, juste en transport ça peut coûter 4500 $. Le client qu’on va recruter, qu’il soit québécois, ontarien ou non résident, pour aller vivre une aventure de pêche en haut, s’il débarque des pêcheurs indépendants, ça perturbe l’expérience», note M. Plourde.

«Si deux guides partent le matin avec quatre clients, et arrivent dans une fosse après deux heures de bateau pour voir deux avions “parkés”, avec des gars qui piquent trois ou quatre saumons, ça ne fait pas chic», ajoute-t-il.

Le ministère indique toutefois qu’il y a peu de particuliers qui accèdent à ces territoires.