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Les tableaux blancs de Charest sont déjà finis

Leurs coûts d’entretien et de réparation ont explosé ces dernières années

tableau blanc interactif
Photo d'archives, Sarah-Maude Lefebvre Moins de 10 ans après l’implantation des tableaux blancs interactifs dans toutes les écoles, plusieurs les remplacent par des écrans interactifs. Sur la photo, Paul Carrière, enseignant d’arts plastiques à l’école Faces à Montréal, devant son tableau en 2012.

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Souris qui gèle, lampes à changer, projecteurs désuets. Les controversés tableaux blancs interactifs imposés à grands frais par le gouvernement Charest il n’y a même pas 10 ans arrivent maintenant à la fin de leur vie, au point où des écoles délaissent cette technologie.

« La toile commence à être abîmée. Des fois, la souris reste bloquée », remarque Valérie (nom fictif), une enseignante des Laurentides qui a un tableau blanc interactif (TBI) de la première génération dans sa classe et qui préfère taire son vrai nom.

Les TBI avaient fait couler beaucoup d’encre en 2011, quand le gouvernement Charest avait décidé d’en doter toutes les écoles (voir autre texte).

Le Journal a sondé une vingtaine de commissions scolaires pour connaître leurs dépenses d’entretien et de réparation des TBI. Sur les 14 qui ont répondu, 12 ont dû ouvrir grand leurs bourses ces dernières années pour les garder fonctionnels.

Par exemple, la Commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles (CSSMI) a dépensé 247 000 $ en 2016-2017 pour les entretenir, soit sept fois plus que les 35 000 $ annuels déboursés par le passé.

Vers les écrans

Cette explosion de coûts s’explique par une augmentation de la clientèle, donc du nombre d’appareils, mais aussi de leur usure, explique Line Desgroseilliers, directrice du service des technologies de l’information à la CSSMI.

Ce sont surtout les canons et leurs lampes, qui permettent de projeter les images sur le tableau blanc, qui doivent être remplacés à un rythme grandissant, révèlent les données obtenues par Le Journal.

En 2015-2016, le nombre de lampes changées à la Commission scolaire des Affluents a doublé, passant de 64 à 140. Elles coûtent entre 66 et 336 $ l’unité.

Plusieurs commissions scolaires délaissent donc les TBI pour une technologie plus récente : les écrans interactifs. Pas de lampe à changer ni de projecteur qui peut briser. Et certains peuvent même être connectés au cellulaire ou à la tablette de l’enseignant.

À la Commission scolaire Beauce-Etchemin (CSBE), 120 tableaux seront remplacés par des écrans cet été.

« Quand un projecteur ne fonctionne pas dans une classe, c’est traité comme une urgence », explique Christian Buteau de la CSBE.

Adoptés

Car après toutes ces années, les enseignants ne peuvent plus se passer de leur tableau ou écran interactif. Même les profs d’éducation physique en veulent dans leur gymnase, ont mentionné plusieurs commissions scolaires.

Le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, est censé dévoiler un plan d’action numérique ce printemps.

Des tableaux controversés

Profs pas consultés

En 2011, le gouvernement Charest lance un programme de 240 millions $ pour doter toutes les écoles de tableau blanc interactif (TBI). La Centrale des syndicats du Québec qualifie son implantation de « fiasco », car les enseignants n’avaient pas été consultés sur leurs besoins réels.

Appel d’offres critiqué

Le processus d’appel d’offres pour savoir qui fournirait les TBI aux écoles a été grandement critiqué. L’entreprise qui a remporté le contrat, Smart Technologies, était représentée par un ancien conseiller politique de Jean Charest.

Sous-utilisés

En 2016, une étude universitaire conclut que l’aspect interactif des TBI est sous-utilisé par les enseignants puisque certains s’en servent comme de simples projecteurs.

Des professeurs et techniciens laissés à eux-mêmes

Le numérique a beau prendre de plus en plus de place dans les écoles, la formation du personnel et le soutien informatique en cas de pépin sont déficients.

<b>Louise Chabot</b>, <i>présidente de la CSQ</i>
Photo Simon Clark
Louise Chabot, présidente de la CSQ

« Dans le réseau de la santé, on ne penserait jamais implanter un nouveau type de pompe pour soigner les patients sans former les gens avant. Pourquoi est-ce qu’on tolère cela en éducation ? » se demande Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ).

La CSQ a dévoilé hier un sondage sur le numérique à l’école auquel ont répondu 9000 travailleurs du milieu de l’éducation, dont plus de 5200 enseignants.

Presque tous (97 %) se disent favorables au numérique.

Reste que la majorité considère manquer de temps (77 %) et de formation (67 %) pour apprivoiser les TBI, tablettes électroniques, logiciels et autres outils numériques.

Pas payés

Dans 82 % des cas, la seule formation qui leur est offerte n’est pas payée et doit être suivie en dehors des heures de travail. Le hic, c’est que les enseignants travaillent déjà beaucoup à la maison pour corriger et planifier leurs cours, explique Mme Chabot.

Pendant que les outils numériques se multiplient, le nombre de techniciens ne suit pas. Plus de 60 % des répondants trouvent ainsi que le soutien technique est insuffisant.

« Quand j’ai commencé à travailler il y a 20 ans, on [était responsable] d’environ 500 appareils chacun. Aujourd’hui, c’est 1200 », illustre un technicien informatique de la Commission scolaire de la Pointe-de-l’île, qui préfère garder l’anonymat.

« Aujourd’hui, à la veille du dévoilement [...] du plan numérique en éducation, nous sommes inquiets concernant notre capacité de supporter d’autres équipements sans l’ajout de ressources techniques », abonde Christian Buteau, de la Commission scolaire de la Beauce-Etchemin.

Quand le projecteur dans la classe de Valérie a cessé de fonctionner en début d’année, elle a passé trois mois sans TBI. Elle a dû changer la disposition de son local, revoir sa façon d’enseigner et réintégrer le tableau vert.

« C’était comme dans l’ancien temps. Les enfants ne connaissent pas ça. Un élève m’a demandé : ‘‘on faisait comment pour effacer’’ ? » raconte-t-elle en riant.