/news/society
Navigation

Dernier tour de piste à l’hippodrome Blue Bonnets

Hippodrome de Montréal (Blue Bonnets)
Photo d'archives Hippodrome de Montréal (Blue Bonnets)

Coup d'oeil sur cet article

Le 1er juillet 1970, le boulevard Décarie fourmillait de monde. Plus de 41 500 amateurs de courses de chevaux s’étaient agglutinés à l’hippodrome Blue Bonnets, établissant un record d’assistance pour un événement sportif au Canada. Aujourd’hui, l’endroit dépérit : des arbres poussent au travers de la piste et les immenses bâtiments qui ont accueilli tant de spectateurs pendant 102 ans sont en voie d’être démolis. Le célèbre commentateur de course hippique, Jean Desautels, a accepté d’accompagner Le Journal pour un dernier tour de cette piste qu’il a tant foulée.

Jean Desautels a décrit plus de 50 000 courses de chevaux à l’hippodrome Blue Bonnets à partir de sa cabine située tout en haut de l’estrade populaire.
Photo Chantal Poirier
Jean Desautels a décrit plus de 50 000 courses de chevaux à l’hippodrome Blue Bonnets à partir de sa cabine située tout en haut de l’estrade populaire.

« On n’est pas obligé de monter dans mon “booth” j’espère ? Ça me ferait trop mal au cœur », dit Jean Desautels en pointant la cabine au sommet du plus grand bâtiment, l’estrade populaire, d’où il décrivait les courses de chevaux en anglais et en français.

L’animateur sportif Robert Rivest et Raymond Benoit pour le 75e anniversaire de l’hippodrome Blue Bonnets, le 6 mai 1982.
Photo d'archives
L’animateur sportif Robert Rivest et Raymond Benoit pour le 75e anniversaire de l’hippodrome Blue Bonnets, le 6 mai 1982.

De toute façon, nous n’avons pas accès aux bâtiments de Blue Bonnets puisqu’ils sont condamnés depuis plusieurs années. Des pigeons entrent et sortent par les grandes baies vitrées donnant sur les gradins de l’estrade populaire où 25 000 personnes pouvaient prendre place.

900 chevaux

« Ça a déjà fait vivre 3500 personnes, Blue Bonnets. On roulait 260 jours par année et on arrêtait seulement s’il faisait moins 20 degrés », lance M. Desautels en passant devant les écuries aujourd’hui délabrées, mais qui pouvaient loger plus de 900 chevaux.

L’estrade populaire était pleine à craquer en ce 10 août 1972.
Photo d'archives
L’estrade populaire était pleine à craquer en ce 10 août 1972.

« Pour déneiger, on était probablement mieux équipé que la majorité des petits villages au Québec », rigole celui qui est venu de Sherbrooke pour la visite.

Mais aujourd’hui, le silence de la nature plane sur la piste au point où les visiteurs occasionnels oublient qu’ils sont à quelques centaines de mètres de l’autoroute Décarie.

Foule record

Dans ses années de gloire, Blue Bonnets pouvait accueillir 8000 amateurs de courses de chevaux qui pouvaient gager jusqu’à 800 000 $ par jour, raconte Jean Desautels.

Départ d’une course.
Photo d'archives
Départ d’une course.

En 1966, la piste du quartier Côte-des-Neiges a d'ailleurs accueilli de la grande visite : Bret Hanover, l’un des meilleurs chevaux de l’histoire, selon M. Desautels. Ce jour-là, il a coursé devant 27 000 personnes et remporté le Prix d’automne, considéré comme la course la plus prestigieuse du Québec à cette époque.

Un jockey au fil d’arrivée.
Photo d'archives
Un jockey au fil d’arrivée.

L’année suivant l’Expo 67 est souvent décrite comme l'une des plus lucratives pour l’institution montréalaise. Blue Bonnets a alors présenté 266 jours de courses avec un total de 2,5 millions de visiteurs pour l’année.

Deux ans plus tard, le soir du 1er juillet 1970, plus de 41 000 amateurs de courses s'y sont rendus pour un programme spécial intitulé la « Soirée du bon vieux temps ». Les policiers peinaient à faire circuler la foule record.

« Toutes les rues avoisinantes, y compris le boulevard Décarie, étaient bloquées. Les terrains de stationnement étaient pleins. Du jamais-vu », racontera, à RDS en 2008, l’ex-président de l’hippodrome Raymond Lemay.

Chute précipitée

La chute précipitée de ce haut lieu du sport montréalais a beaucoup fait réagir. Plusieurs acteurs de l’industrie interrogés par Le Journal parlent d’ailleurs d’une fermeture « surprise ».

Un beau jour de juillet 2008, Jean Desautels reçoit un appel chez lui, à Sherbrooke, alors qu’il s’apprête à partir pour le travail. On lui annonce que sa carrière de près de 30 ans est terminée.

« Les programmes pour les courses de la semaine étaient déjà sortis », s’étonne-t-il encore en contemplant les vestiges de la piste de course, derrière l’immense tableau indicateur encore debout.

Les problèmes avaient toutefois commencé à apparaître des dizaines d’années plus tôt.

Rumeurs de dopage

Des rumeurs de dopage de chevaux et de trucage de courses ont terni l’image de Blue Bonnets dès 1990.

La chute s’est accélérée en 1993 avec une grève des « hommes à chevaux » (palefreniers, entraîneurs, jockeys) et l’ouverture du Casino de Montréal.

« En réalité, les chevaux de course, ça marchait encore très bien jusqu’à ce que les casinos ouvrent. Loto-Québec s’en est d’ailleurs servi », s’insurge Gilles Fortier, secrétaire général de l’Association Trot et Amble du Québec qui rassemble encore aujourd’hui des milliers de membres de l’industrie hippique du Québec.

Controverse et rachat

La dégringolade s'est poursuivie et le gouvernement du Québec a finalement décidé de sauver l’industrie. La Société nationale du cheval de course (SONACC) a été créée en 1999 et a racheté tous les hippodromes du Québec, dont Blue Bonnets.

Mais l’aventure était entachée de controverses et le gouvernement a donc décidé de reprivatiser les hippodromes du Québec en 2005. C’est Attractions hippiques, l'entreprise du sénateur libéral Paul J. Massicotte qui aura le mandat de s’en occuper.

Joint à Ottawa, ce dernier insiste sur le fait que la situation à Blue Bonnets n’était pas viable dès le départ. Les 400 machines à sous et de loterie vidéo opérées par le gouvernement sur place n’atteignaient pas les rendements prévus, affirme-t-il.

« C’était plate, avoue M. Massicotte. Au moins, à Las Vegas, vous avez une ambiance, mais venir à l’hippodrome [Blue Bonnets] pour jouer aux machines, ça ne tentait personne. »

Trois ans plus tard, il proposait de réduire les bourses remises aux gagnants des courses de 35 à 17 M$ par année, en partie pour sauver les meubles. Il affirme s’être buté à l’intransigeance des hommes à chevaux ajoutant que c’est sans d’autres choix qu’il a dû mettre la clé sous la porte, en novembre 2008.

« C’est vraiment une triste histoire », lâche-t-il.

Mauvaises décisions

Un ancien gestionnaire de Blue Bonnets, Paul-André Busque, pointe plutôt plusieurs mauvaises décisions de la dernière direction.

« Ils ont déjà voulu changer le nom de l’hippodrome pour “la selletté”, le siège derrière les conducteurs. Je leur ai dit que ce n’était pas une bonne idée, on ne renommerait pas le Canadien pour “Bâton et rondelle”, se remémore depuis la Floride l’ex-membre du dernier conseil d’administration de Blue Bonnets.

« Jusqu’en 2007, on accueillait environ 1,6 million de personnes par année, surtout grâce aux loteries vidéo », rappelle-t-il.

Dans le top trois

Jean Desautels aussi garde un souvenir amer de cette fermeture. Il estime que Blue Bonnets n’avait rien à envier aux hippodromes de la côte Est américaine, où il va regarder des courses chaque année.

« C’était certainement dans le top trois des pistes les plus prestigieuses du circuit en Amérique du Nord », affirme-t-il.

Mais aujourd’hui, les bâtiments qui restent sur le site, l’estrade populaire, sa version chic, le Club-House, six écuries et deux garages, sont à l’abandon, voire dangereux.

Le garde de sécurité déconseille d’ailleurs d’approcher trop près des écuries.

« On ne sait jamais qui on peut croiser », lance-t-il. L’une d’entre elles, la numéro 9, a été la proie des flammes le 14 avril dernier.

Excepté un immense spectacle en plein air du groupe U2 à l’été 2011, aucun autre événement ne s’est produit ici depuis la fermeture.

En accordant le contrat de démolition il y a quelques semaines, la Ville de Montréal a confirmé que tous les bâtiments sur le site de l’hippodrome seront détruits cette année.

Le chantier est prévu pour durer jusqu’en novembre prochain.

« C’est vraiment un drame qu’il n’y ait plus de courses de chevaux à Montréal », se désole Jean Desautels en balayant du regard le site, peut-être pour une dernière fois.

 

Un arrêt obligatoire pour les célébrités

Michel Bourdage assis à une table du premier restaurant de la chaîne La Popessa, sur la rue Saint-Antoine, qu’il a fondé. 
Photo Agence QMI, Toma Iczkovits
Michel Bourdage assis à une table du premier restaurant de la chaîne La Popessa, sur la rue Saint-Antoine, qu’il a fondé. 

Plus de 450 maires d’autant de villes se sont assis aux tables au célèbre restaurant de l’hippodrome, Le Centaure, qui était alors le plus grand au Québec, se souvient Michel Bourdage.

Des convives au restaurant Le Centaure en 1977. 
Photo d'archives
Des convives au restaurant Le Centaure en 1977. 

« C’était une autre époque, mais c’était les bonnes années », raconte celui qui fut l’un des derniers maîtres d’hôtel de cette institution où il a travaillé 27 ans.

Attablé dans son restaurant La Popessa de la rue Saint-Antoine, il se remémore tous les premiers ministres canadiens et québécois, musiciens et acteurs américains, qui se devaient de venir faire leur tour à l’hippodrome, et, bien sûr, au Centaure (voir encadré).

« Il y en avait toutes les semaines », se rappelle Michel Bourdage. Tous les artistes du Québec se sont déjà pointé le nez », affirme-t-il avec un brin de fierté.

Télévisions aux tables

Des parieurs suivent les courses sur des écrans.
Photo d'archives
Des parieurs suivent les courses sur des écrans.

L’immense restaurant sur quatre paliers qui était doté d’une grande baie vitrée surplombait la piste de course et occupait la moitié supérieure du célèbre Club House.

« Souvent [les célébrités] venaient incognito, mais je le savais parce que ce sont les hôtels qui appelaient pour réserver les tables. Ils demandaient alors des places discrètes, au quatrième palier », se souvient M. Bourdage.

Environ 630 personnes pouvaient prendre place aux tables du Centaure qui étaient dotées de télévision pour regarder les courses de chevaux. Pendant ce temps, les quelque 50 serveuses de l’endroit passaient dans les rangées pour prendre les paris.

Du veston au jeans

Si les hommes se devaient de porter le veston et la cravate aux débuts de l’institution, la mode a rapidement eu raison du côté « chic » de l’endroit, se remémore Michel Bourdage avec nostalgie.

Des parieurs étudient le programme des courses devant le guichet des paris à l’hippodrome Blue Bonnets en juillet 1988​. En haut à droite, des parieurs suivent les courses sur des écrans.
Photo d'archives
Des parieurs étudient le programme des courses devant le guichet des paris à l’hippodrome Blue Bonnets en juillet 1988​. En haut à droite, des parieurs suivent les courses sur des écrans.

« Avec le temps, vers la fin des années 1980, j’ai fait le tour des hôtels et on m’a dit que le port du jeans était maintenant devenu la norme », donne-t-il en exemple.

Tout comme la popularité de l’hippodrome qui s’est estompée dans les années 90 avec l’ouverture du Casino de Montréal, le Centaure peinait à attirer autant de clients que dans ses belles années.

Au printemps 2003, M. Bourdage décide de quitter son poste au Centaure pour fonder son propre restaurant, La Popessa, au centre-ville. C’est d’ailleurs la popularité montante des pâtes dans le buffet du Centaure qui lui a donné l’idée d’axer son concept sur cet aliment.

 

Ils ont mangé au Centaure

Robert De Niro
Photo d'archives
Robert De Niro
Omar Sharif
Photo d'archives
Omar Sharif
Demi Moore
Photo d'archives
Demi Moore
Georges Clooney
Photo d'archives
Georges Clooney
Sir Sean Connery
Photo d'archives
Sir Sean Connery

 

Une décennie à vivre sur le terrain de l’hippodrome

Benoit Côté et sa femme, Pierrette, se tiennent devant leur deuxième maison montréalaise, dans le quartier Anjou.
Benoit Côté et sa femme, Pierrette, se tiennent devant leur deuxième maison montréalaise, dans le quartier Anjou.

C’est avec beaucoup de nostalgie que le jockey Benoît Côté observe le site de l’hippodrome, où il a emménagé avec sa femme Pierrette il a plus de 65 ans pour venir amorcer sa carrière et élever ses enfants.

« Tous les matins, vers 6 h je me rendais à pied à l’hippodrome. Je déjeunais avec les autres coureurs, puis j’allais entraîner mes chevaux », explique l’homme de 84 ans.

Un camion publicitaire à l’hippodrome Blue Bonnets, en juin 1980.
Photo d'archives
Un camion publicitaire à l’hippodrome Blue Bonnets, en juin 1980.

Pendant près d’une décennie, lui et sa femme Pierrette ont vécu dans une maison mobile à quelques pas de l’hippodrome Blue Bonnets, dans un petit village éphémère d’une cinquantaine d’habitations, où ils ont élevé leurs quatre enfants.

« Ç’a été de très belles années, se souvient-il. Les enfants avaient plein d’amis, c’était vraiment agréable comme ambiance », raconte l’ancien jockey.

Jockey à 18 ans

La carrière montréalaise de Benoit Côté a officiellement commencé en 1957. Cette année là, sa femme et lui déménagent de Québec où le jockey coursait depuis une déjà cinq ans au Palais central, alors situé sur le terrain occupé dorénavant par le centre Vidéotron.

C’est à 18 ans à peine que M. Côté s’est initié à la course de chevaux après s’en être occupé pendant plusieurs années comme palefrenier avec son père qui travaillait aussi dans le domaine équestre.

L’adaptation à la grande ville a été plus difficile, raconte-t-il, que de courir sur le circuit de Blue Bonnets, le plus gros au Québec à l’époque en termes d’assistance.

Une course de cheval à plat.
Photo d'archives
Une course de cheval à plat.

« J’avais des bons chevaux et j’étais capable de compétitionner avec eux, donc pour ça, je n’ai pas trop eu de misère », se souvient M. Côté.

Après le déjeuner, les jockeys allaient s’entraîner avec les chevaux avant de prendre une petite pause de quelques heures en après-midi pour finalement revenir sur la piste aux alentours de 17 h 30 jusqu’à 23 h parfois, se souvient M. Côté. Avec des courses cinq jours par semaine, le rythme était effréné.

De père en fils

Mais c’est une dizaine d’années après l’arrivée de la famille Côté sur le site de l’hippodrome Blue Bonnets que l’administration du complexe décide qu’il n’y aurait plus de maisons sur le terrain.

Le couple a ensuite déménagé à Anjou où il réside encore. En 1993, un bête accident qui le laisse avec une blessure au coude force Benoît Côté à prendre sa retraite quelques années plus tard, à l’âge de 63 ans.

Mais la tradition équestre est restée bien ancrée dans la famille puisqu’un de leur fils qui œuvre maintenant dans la construction a conduit des chevaux, et un autre travaille toujours dans le domaine, dans la grande région de Toronto.

 

10 dates marquantes pour Blue Bonnets

  • 1872 Ouverture de la piste Blue Bonnets dans le secteur de Montréal Ouest. Celle-ci sera toutefois démolie en 1890.
  • 1906-1907 Construction des bâtiments au nouveau site dans le quartier Côte-des-Neiges, son emplacement actuel. L’inauguration a lieu le 4 juin devant 3000 personnes.
  • 1920 L’arrivée de J.K.L Ross à la présidence de Blue Bonnets apporte beaucoup de notoriété à l’hippodrome, et de plus en plus de chevaux américains viennent se mesurer aux chevaux canadiens.
  • 1958 L’homme d’affaires Jean-Louis Lévesque rachète l’hippodrome dans le but de ramener les courses à plat.
  • 17 octobre 1966 Le cheval le plus célèbre de l’époque, Bret Hanover, court à Blue Bonnets et remporte le Prix d’Automne devant 27 000 personnes.
  • 1er juillet 1970 La soirée du « Bon vieux temps » attire plus de 41 000 spectateurs, une foule record pour un événement sportif à l’époque.
  • 1984 Inauguration de la station Namur. L’hippodrome devient accessible par métro.
  • 1995 « Blue Bonnets » est rebaptisé « Hippodrome de Montréal » et appartient désormais à la SONACC.
  • 2005 Le sénateur Paul Massicotte — et son entreprise, Attraction hippiques — rachète l’hippodrome.
  • 2008 L’hippodrome de Montréal ferme ses portes après 102 ans d’activités. Attractions hippiques déclare faillite l’année suivante.

SOURCE : Ville de Montréal

 

Commentaires

Vous devez être connecté pour commenter. Se connecter

Bienvenue dans la section commentaires! Notre objectif est de créer un espace pour un discours réfléchi et productif. En publiant un commentaire, vous acceptez de vous conformer aux Conditions d'utilisation.