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Négos 101 : comment convaincre les riches ?

Négos 101 : comment convaincre les riches ?
AFP

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La croissance insoutenable des inégalités est un phénomène qui caractérise notre époque. Les écarts de revenus et de patrimoine entre les plus riches et les moins nantis explosent depuis quarante ans et, avec la dernière crise économique et l’apparition d’une nouvelle conscience de classe – les fameux 99% – tout le monde sait que l’économie capitaliste ne parvient plus à servir l’intérêt collectif. Les gains de productivité sont accaparés par le capital, les salaires stagnent et les actionnaires se gavent de dividendes même lorsque leurs entreprises font des pertesThe poor stay poor, the rich get rich. That’s how it goes. Everybody knows.

Comment alors renverser la concentration de la richesse et du pouvoir dans notre système socioéconomique ? Rappelons-nous au Québec la tentative toute modeste du gouvernement Marois en 2012 de hausser les impôts. Le but était d’éponger le coût de l’abolition de la taxe santé, une mesure régressive imposée par le gouvernement précédent et qui, sans égards aux capacités de payer,affectait pas moins de 4,7 millions de personnes (près de 60% de la population québécoise).

Le gouvernement péquiste avait plutôt choisi de mettre à contribution les personnes gagnant plus de 130 000$ par année, et plus particulièrement celles qui gagnent plus de 250 000$. On demandait donc aux 2% des contribuables les plus riches – dont les revenus avoisinent les 30 milliards de dollars – d’absorber l’essentiel des coûts de l’abolition de la taxe régressive.

Comment le monde des affaires et les grandes fortunes ont-ils réagit à mesure miniature allant à l’encontre des inégalités ? Une opposition acharnée.

Ma collègue Julia Posca relate cet épisode dans Le manifeste des parvenus, un essai qu’elle a publié le mois dernier. Après l’annonce timide du gouvernement Marois, les représentants du monde des affaires, incluantle Parti libéral du Québec (PLQ) et la Coalition Avenir Québec (CAQ), étaient monté au créneau et avaient affirmé que les investisseurs, pris « d’angoisse fiscale » (dixit Jean-Marc Fournier), songeaient désormais à quitter le Québec. Trente-six jours seulement après son annonce, le gouvernement Marois abdique et recule.

Alors, la question qui se pose :  si, après 40 ans à bénéficier de politiques économiques et fiscales qui font croître les inégalités en leur faveur, les riches combattent encore avec acharnement la moindre mesure fiscale qui dessert un tant soit peu leurs intérêts, comment évoluer vers une société plus juste ?

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Peut-être faut-il être plus ambitieux. Et ça tombe bien : en fin de semaine, des centaines de personnes se réuniront à Montréal pour échafauder une « Grande Transition », celle qui doit nous permettre d’évoluer du système économique actuel, qui fonctionne seulement pour la minorité des très riches, à un système économique qui servirait l’intérêt de tous et toutes (et qui, accessoirement, augmenterait aussi les chances de notre espèce de survivre aux changements climatiques).

De jeudi à dimanche, pas moins de 120 ateliers permettront de réfléchir l’après-capitalisme à travers une série d’axes costauds qui porteront sur l’écologie, l’économie émancipatrice, l’État, le féminisme, l’histoire, la culture, le néolibéralisme, la finance, la mondialisation, l’impérialisme, le colonialisme, le racisme, le syndicalisme, le municipalisme, etc.

Ça commence avec un panel d’ouverture où interviendront Alain Denault et Kari Polanyi Levitt, la fille du célèbre économiste Karl Polanyi. Je participerai pour ma part vendredi matin à un panel sur la santé et le capitalisme avec Jennie-Laure Sully, Anne Plourde et Samir Shaheen-Hussain.

Vendredi après-midi, mes collègues Audrey Laurin-Lamothe et Mathieu Dufour traiteront des crises financières, de la financiarisation et de l’endettement. Et si j’étais vous, je ne raterais pas, également vendredi, David McNally, l’auteur de Panne globale, ni Serge Halimi et Bhaskar Sunkara, respectivement du journal Le Monde Diplomatique et de la revue Jacobin, qui participent à un panel samedi après-midi.

Enfin, ma collègue Julia sera du panel de clôture en compagnie des intellectuels français Pierre Dardot et Christian Laval, qui ont écrit dans les dernières années des ouvrages absolument essentiels sur le néolibéralisme et sur une nouvelle utopie qui s’articulerait autour de la notion de « commun».

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Réfléchir à reconfigurer notre monde pour qu’il soit plus juste et plus sain, c’est comme aérer une société devenue poussiéreuse à force d’avoir des hommes politiques qui affirment que le budget du Québec est déterminé par des agences de notation ou qu’il faut mécaniquement démanteler l’État social à chaque fois qu’on a trop donné de baisses d’impôts...

Il n’y a pas seulement la question des inégalités qui montre à quel point notre système économique est obsolète et qu’il menace la survie de notre espèce. On parviendrait à la même conclusion en examinant l’évolution du pouvoir d’achat et l’endettement des ménages, la pandémie de problèmes de santé mentale ou encore la crise écologique qui menace de tout faire basculer avant longtemps.

Et si, munis de bonnes idées, guidés par les bons exemples et animés par la conviction qu’on peut faire mieux que le gâchis actuel, on retournait voir les riches et qu’on leur proposait une société plus intelligente, plus juste, mieux équilibrée où les êtres jouissent de plus de temps et de bien-être, gageons qu’ils n’hésiteraient pas une seconde à accepter... au moins une petite hausse d’impôts.