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« Les électrochocs ont aidé ma mère »

Alain Labonté a grandi avec une mère souffrant de dépression majeure.
Photo Ben Pelosse Alain Labonté a grandi avec une mère souffrant de dépression majeure.

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Alain Labonté a été précipité dans le monde des adultes à 12 ans, quand sa mère, souffrant de dépression majeure, a reçu pour la première fois un traitement d’électrochocs. L’exemple de ses parents, solidaires dans l’adversité, allait lui enseigner que l’amour est plus fort que la maladie.

Pour avoir côtoyé de façon si intime la maladie mentale, l’auteur de 51 ans se sent libre de préjugés sur la question. « C’est un phénomène répandu, mais qui demeure tabou. On vit dans une société où on doit se montrer invulnérable, mais on devrait nous enseigner que c’est correct de se tromper. Personne ne nous montre comment tomber, et encore moins comment se relever. »

Thérèse, la mère d’Alain, est « tombée » trois fois au cours de sa vie. Chaque épisode de dépression majeure s’est soldé par un traitement d’électrochocs qui lui a permis de continuer son chemin de façon sereine.

« Les traitements par électrochocs ont beaucoup aidé ma mère. Les gens ont encore en tête les images du film sur Alys Robi, mais la pratique a beaucoup évolué. Le patient est sous anesthésie et ça dure 10 minutes. »

Une expérience bouleversante

Alain a grandi sur la ferme de ses parents à L’Avenir, en compagnie de ses deux frères, ses deux sœurs et ses grands-parents. L’homme garde le souvenir d’une famille tricotée serrée et sans histoire... du moins jusqu’au printemps 1978.

« Ma mère était très épuisée. Avec le travail à la ferme, la responsabilité d’avoir cinq enfants, la garde de sa mère et le décès récent de son père, c’était trop pour une seule personne. Du jour au lendemain, elle se retirait et s’assoyait en silence. »

En un mois, son état s’était sérieusement dégradé. Elle ne marchait plus et voyait à peine. Dès que son mari Conrad s’éloignait, elle se mettait à crier et le réclamait. Les comprimés que lui prescrivait le médecin n’étant d’aucun secours, le père d’Alain a autorisé la thérapie par électrochocs.

« Quand les ambulanciers sont arrivés pour la chercher, elle a paniqué. Elle ne voulait pas quitter mon père. Elle m’a pris par le poignet et m’a serré d’une force herculéenne. On nous a séparés après quelques secondes. Dans sa voiture, mon père suivait l’ambulance en sanglotant. Pour moi, l’adolescence était finie. »

Alain s’est réfugié dans sa chambre. Sur du papier, il a dressé la liste des choses qu’il devait faire pour que cette situation ne lui arrive jamais : aimer, être aimé, étudier, voyager et écrire un livre. « D’une façon ou d’une autre, je comprenais que l’équilibre d’un individu tenait à peu de choses. »

Sa famille a vécu dans l’angoisse pendant des semaines, période durant laquelle Conrad se rendait tous les jours au chevet de son épouse, hospitalisée à Drummondville. À son retour, il s’assoyait avec ses enfants pour leur expliquer la situation. Un mois après ses premiers traitements d’électrochocs, leur mère rentrait à la maison « affaiblie, mais sereine ».

Des parents présents et généreux

Cet évènement allait marquer à jamais son imaginaire. « À la maison, j’ai appris à prendre ma place, mais sans déborder. Je ne voulais pas être un poids pour mes parents. » Peu à peu, sa mère a repris son état normal. L’année suivante, la famille a vendu la ferme pour se construire une maison dans le même village. Sa mère a suivi des cours de conduite et est retournée sur le marché du travail. « Je trouvais qu’elle avait du chien. » Quant à Alain, il a quitté le nid familial à 16 ans.

Même si l’auteur a longtemps gardé le silence sur cette expérience, il ne considère pas que sa jeunesse a été malheureuse. « J’avais devant moi un père présent et une mère généreuse qui s’aimaient. Même lorsqu’elle était affaiblie, ma mère m’ouvrait ses bras et son cœur quand je revenais de l’école. J’ai reçu tout l’amour qu’un enfant pouvait espérer. »

De nouvelles épreuves

Après le décès de plusieurs êtres chers, la dépression a frappé une seconde fois sa mère en 1987. Alain avait alors 20 ans. « Quand nous avons reconnu les signes avant-coureurs, nous nous sommes relayés auprès d’elle pour l’épauler. Elle-même en avait conscience et ça la rendait anxieuse. » Sa mère s’est résignée à suivre une nouvelle thérapie par électrochocs à l’hôpital Sainte-Croix de Drummondville. Cette fois-ci, les enfants, désormais tous adultes, étaient là pour veiller sur elle. La psychiatre et son équipe l’ont rapidement mise en confiance. Puisque son corps répondait bien, la thérapie s’est avérée plus courte que la première fois. « Sa mémoire à court terme a été affectée un certain temps, mais elle n’a conservé aucune séquelle », assure-t-il.

Presque deux décennies se sont écoulées sans qu’aucun nuage vienne assombrir le ciel de Thérèse, période pendant laquelle elle a bénéficié d’un suivi régulier avec sa psychiatre. Entre-temps, Alain remplissait la promesse qu’il s’était faite à lui-même jadis : il détenait un baccalauréat en études françaises, voyageait beaucoup et menait une double carrière de communicateur et d’auteur de chansons, s’efforçant de se concentrer sur les aspects positifs de la vie. « Je ne voulais surtout pas que ça m’arrive. »

Hélas, le décès de Conrad à 75 ans des suites d’une leucémie a fortement ébranlé la famille. « À ce moment-là, j’ai craint pour ma mère, mais nous l’avons bien entourée. C’est dans des situations comme ça que la famille prend tout son sens. Elle avait ses bouées de sauvetage pour ne pas sombrer. » Les mois qui ont suivi, chaque fois qu’Alain retournait à la maison de ses parents, il lui semblait que sa mère avait conservé sa lumière, trouvant réconfort dans la prière et se rapprochant de son frère aîné, lui aussi devenu veuf.

Avec le départ de son père, Alain prenait conscience de la fragilité de l’existence. « J’avais 40 ans. J’étais la prochaine génération. Je devais laisser quelque chose derrière moi. » Il a donc entrepris la rédaction d’Une âme et sa quincaillerie, un premier roman qui relate son expérience et rend hommage à ses parents. « En partageant mon histoire, j’ai voulu montrer que côtoyer la maladie mentale n’était pas une chose négative. »

L’importance de la famille

Lorsque la dépression a happé sa mère une troisième fois à 77 ans, après des décès dans son entourage, ses enfants étaient prêts. « Mes frères, mes sœurs et moi avons eu une bonne discussion pour tout planifier et aller chercher rapidement de l’aide. Plus vite on pouvait intervenir, plus tôt elle pouvait retourner à la normale. On l’a accompagnée tout au long de la thérapie. » Étalé sur six semaines, ce dernier traitement a permis à la dame de retrouver son équilibre une fois de plus.

Aujourd’hui âgée de 80 ans, elle mène une vie heureuse dans un petit centre pour aînés tout en étant suivie par sa psychiatre. « Je la vois allumée et dynamique. Quand je songe à ce qu’elle a traversé, elle a toute mon admiration. »

S’il n’a jamais souffert lui-même de dépression, Alain Labonté réalise avec le temps que personne n’est à l’abri d’un problème de santé mentale. « Nous devons tous apprendre à identifier, comprendre, verbaliser et confronter nos émotions. Le meilleur remède à cela reste l’amour. Quand on est entouré, on forme une équipe. Et en équipe, on devient plus fort. »