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L’arrivée pénible d’Alexandre Taillefer en politique

Alexandre Taillefer aux côtés du premier ministre du Québec, Philippe Couillard.
PHOTO 24 HEURES, FRÉDÉRIC T. MUCKLE Alexandre Taillefer aux côtés du premier ministre du Québec, Philippe Couillard.

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Pour le très ambitieux homme d’affaires Alexandre Taillefer, couronné depuis peu par Philippe Couillard comme le nouveau président de la campagne électorale du Parti libéral du Québec, son arrivée en politique se passe plutôt mal. Du moins, jusqu'ici. On verra pour la suite.

Dès l’annonce, il s’est fendu d’une étonnante profession de foi envers les valeurs soi-disant «progressistes» du premier ministre Couillard. Pour lire ce que j’en ai pensé, c’est ici.

Depuis, chez Paul Arcand, M. Taillefer s’est même confié de son ambition de devenir premier ministre un jour. Rien de moins. En d’autres termes, de succéder à Philippe Couillard. Ce qui, on ne s’en sort pas, supposerait une défaite du même PLQ dont M. Taillefer dirigera la campagne...

Le Journal rapporte aussi deux nouveaux éléments troublants.

Primo, «le gouvernement Couillard a discrètement consenti deux prêts totalisant 4 M$ à l’entreprise Téo Taxi d’Alexandre Taillefer, quelques mois seulement avant que celui-ci ne devienne président de la campagne électorale du Parti libéral du Québec».

Deuxio, que face à la «réticente à impliquer les avocats de son contentieux qui la mettaient en garde contre son projet, la Ville de Montréal a plutôt utilisé un avocat référé par Alexandre Taillefer pour négocier le contrat de la Formule électrique et mettre sur pied le controversé organisme à but non lucratif, Montréal c’est électrique

Résultat : La Presse rapporte que la CAQ demande à Alexandre Taillefer «d'ouvrir ses livres pour divulguer l'ensemble des prêts et subventions publiques que touchent ses entreprises». Le Parti québécois pose une question tout aussi pertinente. À savoir si M. Taillefer a joui ou non d’un «accès privilégié» au gouvernement Couillard.

Bref, c’est mal parti.

Dans la même foulée, permettez-moi de reproduire ici l’analyse que je publiais tout récemment pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

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Son titre : L’atterrissage raté d’Alexandre Taillefer en politique (FPJQ, 24 mai 2018)

En matière de communication politique et de relations avec les médias, la propulsion récente de l’homme d’affaires Alexandre Taillefer à la présidence de la campagne électorale du Parti libéral du Québec (PLQ) est un échec qui en a étonné plusieurs.

De sa description farfelue du premier ministre Philippe Couillard comme un « progressiste » – pourtant l’artisan premier de l’austérité budgétaire – jusqu’à ses accusations ahurissantes et non fondées d’une « ingérence certaine » de Pierre Karl Péladeau auprès des journalistes et chroniqueurs de Québecor, Alexandre Taillefer a raté son entrée en politique.

Le tout, en passant par la révélation qu’il détenait encore une carte de membre du Parti québécois. Sans compter non plus sa déclaration faite chez Paul Arcand voulant qu’il souhaite même devenir premier ministre un jour. Bref, pour paraphraser la députée de Québec solidaire, Manon Massé, Alexandre Taillefer n’est certainement pas le pogo le moins ambitieux de la boîte.

Cordonniers mal chaussés

Taillefer est pourtant lui-même le propriétaire des magazines Voir et L’Actualité. D’où la surprise de le voir manquer son coup de manière aussi magistrale. Or on devrait savoir que les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés.

Traduction : diriger des médias ou y travailler comme journaliste ou chroniqueur est une chose. Plonger en politique pour subir à son tour l’épreuve des mêlées de presse et des questions pointues de journalistes en est tout à fait une autre.

Il faut avoir vécu des deux côtés de la clôture pour comprendre à quel point les premiers face-à-face publics avec ses dorénavant « ex-collègues » journalistes peuvent être déstabilisants pour une personne issue des médias.

Demandez-le à l’ex-chroniqueur de La Presse, Vincent Marissal. Lequel, malgré ses années d’expérience en journalisme politique, a vécu son propre ratage spectaculaire en se joignant à Québec solidaire sur un mensonge niant tout d’abord son flirt intense, long et très récent avec le Parti libéral du Canada. Pourquoi ne pas avoir dit la vérité, tout simplement ?

Obnubilés

Vu sous un autre angle, notons toutefois que les dirigeants d’un parti politique, dès qu’ils posent leurs mains partisanes sur une ou un journaliste « vedette », sont tellement obnubilés par le facteur « notoriété » qu’ils en oublient même d’envoyer leur nouvelle recrue recevoir une formation préalable en relations avec les médias. À chacun son métier, comme disait l’autre.

À l’ère des médias sociaux, la ou le candidat vedette – ou président de campagne, dans le cas d’Alexandre Taillefer – doit aussi apprendre à manier les outils de communication potentiellement embarrassants que sont les médias sociaux.

Twitter, Facebook, Instagram et autres sont autant des pièges qu’ils peuvent être les instruments privilégiés pour communiquer des messages aux électeurs. En cela, la sortie sur Twitter d’Alexandre Taillefer contre Québecor dénote sa propension à se tendre lui-même des pièges et à y tomber tout seul.

Ce faisant, le nouveau président de la campagne du PLQ a laissé voir un jupon partisan libéral étonnamment long pour quelqu’un qui, on ne sait trop pourquoi, s’est également amusé à jouer dans les « talles » du PQ et de la CAQ.

Jupon partisan

En remettant en question l’intégrité intellectuelle et professionnelle de tous les artisans de Québecor – de son propriétaire aux journalistes, chroniqueurs et chroniqueuses (dont je suis) et tout son personnel – M. Taillefer s’est aussi montré incapable de recevoir des analyses critiques à son propre endroit, alors que, dans les faits, il y en a eu plusieurs autres dans tous les médias.

Pour un homme rêvant d’être premier ministre un jour, il s’est ainsi montré intolérant envers un des piliers de la démocratie occidentale : la liberté de la presse, d’expression et de pensée.

La campagne électorale s’annonce déjà féroce. M. Taillefer serait sage lui-même de ne pas trop y ajouter du vinaigre. Il y en aura bien assez comme ça.

Un petit conseil sans prétention et sans jeu de mots, ou presque : Alexandre Taillefer devrait maintenant apprendre à « voir » « l’actualité » d’un autre œil...

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