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Cinq idées pour les dirigeants du G7

G7 meeting of finance ministers and central bank governors on the theme of "Investing in growth that works for everyone"
AFP

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Les dirigeants du G7 seront réunis dès demain à Québec et à La Malbaie. Comme la coutume le veut dans ce genre d’exercice, les chefs d’État les plus puissants de la planète déterminent davantage les grandes orientations qu’un plan d’action bien précis. On sait que la guerre commerciale sera à l’ordre du jour, à la suite des tarifs imposés par l’administration américaine sur l’aluminium et l’acier. La conciliation entre environnement et croissance économique est également au menu. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans les prochains jours.

Il est évident que les décisions du groupe des sept ont une importance névralgique. Cependant, l’avenir du monde est de plus en plus décidé au sein des grandes entreprises à but lucratif. Si on se fie aux données rendues publiques en 2016 par la revue Fortune, la plus grande entreprise du monde (Walmart), avait un chiffre d’affaires de 482 milliards de dollars et 2,3 millions d’employés. Au niveau des bénéfices, c’est Apple qui remporte la mise avec 53 milliards de dollars, l’entreprise ayant également le premier rang des capitalisations boursières. Ces grosses compagnies ont un poids financier plus imposant que plusieurs gouvernements, et plus de salariés que bien des fonctions publiques. Selon une étude de l’organisation non gouvernementale britannique Global Justice Now, la liste des 100 premières entités économiques du monde comptait 69 multinationales, contre seulement 31 gouvernements.

Suivant un certain mythe idéologique, les États ont longtemps eux-mêmes cru qu’il fallait laisser autant que possible les entreprises faire comme bon leur semble, estimant que tous en bénéficieraient. Il fallait donc supprimer toute limite à l’expansion illimitée du capital pour en arriver au bonheur de l’humanité. Aujourd’hui, la crise est totale sur les plans social, écologique et démocratique. Il apparaît clair qu’il faut maintenir ralentir plutôt qu’accélérer. Tel était sensiblement le message du Manifeste québécois pour la démondialisation, que j’ai corédigé avec mes amis Éric Martin et Jonathan Durand-Folco, et de mon livre Despotisme sans frontières. Les ravages du nouveau libre-échange.

Je me permettrai une petite liste de suggestions pour les chefs d’État du G7.

  • Ramener le pouvoir des démocraties en faisant sauter la surprotection des investisseurs des traités de libre-échange

Les traités de libre-échange, depuis l’ALÉNA, contiennent des clauses assez terrifiantes permettant aux multinationales de mettre les gouvernements devant les tribunaux si des politiques ne faisaient pas leur affaire. Qu’il s’agisse de Cargill qui parvient à éliminer la taxe sur les boissons gazeuses du Mexique, d’Ethyl Corporation qui fait reculer le Canada sur l’interdiction d’un additif à carburant soupçonné d’être toxique, ou de Lone Pine Ressources qui s’en prend au moratoire sur les forages dans le fleuve Saint-Laurent, tous ces cas résultent des clauses dites de protection des investisseurs étrangers. Un rapport de l’ONU évaluait, il y a quelques années, que dans 60% des cas, les États avaient reculé en totalité ou en partie lorsque ce type de poursuite survient.

Ces chiffres, déjà effrayants en soi, négligent un aspect fondamental difficilement quantifiable : celui de la pression que fait peser sur les gouvernements la menace de se retrouver devant les tribunaux. Par exemple, en 2012, l’Australie a imposé le paquet de cigarettes neutre, interdisant donc à ce qu’on y appose un logo. La compagnie de produits du tabac Philip Morris International, qui avait déjà poursuivi l’Uruguay en 2010 pour ses politiques en matière de tabac, a alors intenté une poursuite contre l’État australien en s’appuyant sur un traité entre Hong Kong et l’Australie. Craignant d’être victimes de tels recours judiciaires, la Nouvelle-Zélande a suspendu l’entrée en vigueur de la politique du paquet neutre et le Royaume-Uni a reporté le débat sur la question. Les cigarettières ont aussi menacé la France, en 2014, de lui réclamer 20 milliards de dollars advenant une politique similaire à celle de l’Australie.

Ça n’a aucun sens ! Il faut rétablir l’équilibre en politique et économique au plus vite.

  • Taxer les produits en fonction de leur coût social et environnemental

Il est parfaitement possible d’être favorable à la libre circulation des marchandises sans être d’accord avec les nouveaux traités, comme je l’expliquais dans un texte il y a près de deux ans. Tel était aussi le message de Jacques Parizeau dans un article que j’ai reproduit hier sur ce blogue. Le problème, c’est quand un principe économique n’est plus traité comme tel, mais comme une religion. Il ne faudrait pas exclure l’imposition de droits de douane quand la situation l’exige. Une marchandise qui n’aurait aucun effet négatif, tant dans le pays d’où elle part que dans celui où elle arrive, devrait pouvoir circuler librement, sans tarif à la frontière. En revanche, un produit polluant fabriqué dans des conditions misérables, qui garantirait généralement un avantage incomparable sur le plan du prix, devrait, lui, être taxé à la frontière.

  • Taxer les transactions financières

La circulation de plus en plus rapide de capitaux et d’investissements a des impacts de plus en plus graves sur la démocratie. Comment voulez-vous qu’un gouvernement puisse envisager un plan de développement à long terme si le contrôle de l’économie lui échappe et que cette dernière roule à un rythme intenable ? Le modèle du high frequency trading est un bon exemple, où on confie les transactions financières à des ordinateurs pour l’unique raison que les algorithmes peuvent aller infiniment plus vite que des êtres humains. Un certain taux d’imposition sur les transactions financières (proposition qu’on appelle communément la taxe Tobin) aurait pour mérite de ralentir le rythme de ces transactions et de pouvoir permettre au pouvoir politique de prendre des décisions éclairées.

  • Interdire les produits financiers les plus toxiques

Ramener des limites et un peu de bon sens dans le système économique implique de mettre fin à la folie de la spéculation financière. Certains produits dérivés, hautement spéculatifs, dont le marché a explosé depuis les années 1990, ont été les principaux ingrédients de la crise financière de 2008. Il faut les reléguer aux oubliettes. Malheureusement, le président américain Donald Trump semble plutôt déréglementer Wall Street.

  • Penser un nouvel appareil statistique pour évaluer la richesse réelle

Dans un important discours en 1968, Robert Kennedy, assassiné il y a exactement 50 ans et un jour, avait hautement contesté le PIB comme manière d’évaluer la richesse. Le PIB, disait-il, calcule tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. Par exemple, l’arrivée d’industries extrêmement polluantes dans un pays sera calculée comme une hausse du PIB, et ce, même si la richesse réelle baisse.

Le PIB n’est pas le seul de ces indicateurs à se présenter comme des statistiques neutres et scientifiques alors qu’ils sont en réalité extrêmement idéologiques, étant connectés sur une définition étroitement marchande de la richesse. Il faudrait pouvoir penser un appareil statistique alternatif. Le mouvement statactiviste offre quelques pistes intéressantes.  

Liste complète et exhaustive ? Pas du tout ! Et je dirais même, loin de là. Mais ce serait un début, dans le contexte, presque révolutionnaire. Peut-on espérer un peu de volonté politique ? Rien n’est moins sûr...

 

Du 5 au 9 juin, je consacrerai un texte par jour au G7.

Hier : Relire Parizeau avant le G7.

Demain : Guerre commerciale ou libre-échange ? La fausse polarisation.