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8 réflexions féministes sur La Servante écarlate

Entretien avec l’auteure québécoise Martine Delvaux

8 réflexions féministes sur La Servante écarlate
CRÉDIT PHOTO : IMDB © 2016 HULU

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Nolite te bastardes carborundorum. Ne laisse pas les bâtards t’abattre.

La Servante écarlate est un vrai phénomène culturel. Le roman de Margaret Atwood, porté au petit écran en 2017, ne cesse de captiver. Il dépeint un monde où les femmes sont asservies, dépouillées de leurs droits fondamentaux et où la révolte ne peut se fomenter qu’en chuchotements. En français, la série est disponible sur Club illico.

Pour mieux saisir les complexités derrière sa riche sémantique et son propos politique, nous nous sommes entretenus avec Martine Delvaux, auteure québécoise et voix féministe établie.

Attention, divulgâcheurs.

LE MOT EN «F»

Certains membres de la distribution ont affirmé que la série était une œuvre humaniste – et non pas purement féministe. Qu’en est-il selon vous?

Martine Delvaux : Le terme «féministe» a parfois comme effet de rebuter, d’aliéner. Il est pourtant clair que La Servante écarlate est un produit télévisuel féministe. Le féminisme, c’est s’écarter de la misogynie, de l’absence de parité, de l’emprisonnement du corps des femmes. C’est se battre contre l’injustice subie par les femmes.

8 réflexions féministes sur La Servante écarlate
CRÉDIT PHOTO : IMDB © 2016 HULU

LA DISCRIMINATION SYSTÉMIQUE

La série présente pourtant certains protagonistes féminins, notamment Serena Joy et Aunt Lydia, qui adhèrent volontiers au patriarcat. Ces personnages sont tout aussi cruels envers les autres femmes...

Martine Delvaux : La série montre que certaines femmes, celles qui collaborent au système, sont coupables. En même temps, le système ne leur laisse pas le choix de l’être, il leur interdit à elles aussi toute liberté.

Serena Joy, malgré le fait qu’elle ait participé à l’instauration de Gilead, finit par en payer le prix. Elle devient un pion. On voit avec ce personnage qu’elle peut être du côté du pouvoir sans jamais en avoir elle même, puisqu’elle sera toujours soumise à un homme.

C’est une lecture de la société comme étant systémique. La série nous montre à quel point le sexisme et la misogynie sont systémiques.

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CRÉDIT PHOTO : IMDB © 2016 HULU

L'ÉTERNEL FÉMININ

Le concept de discrimination systémique est bien présent. La société est divisée en strates inégalitaires en fonction de l’appartenance au statut et au sexe...

Martine Delvaux : La série présente notamment une organisation sociale basée sur le cliché de l’éternel féminin. L’archétype est découpé puis cristallisé en une tâche, une fonction : on devient servante, prostituée, mère ou épouse.

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CRÉDIT PHOTO : IMDB © 2016 HULU

LA DÉSHUMANISATION

On dénonce l’oppression institutionnelle d’un groupe, en l’occurrence des femmes...

Martine Delvaux : La série met en évidence les gestes qui peuvent être utilisés pour déshumaniser une population. Les femmes sont réduites au statut d’animal – on leur attache sur l’oreille des étiquettes comme on le fait avec le bétail, on les coiffe de bonnets semblables aux œillères des chevaux.

Cela revient à pousser l’objectification de la femme à son but ultime. On voit les femmes comme une pure matière, on oublie leur humanité.

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CRÉDIT PHOTO : IMDB © 2018 HULU

LA CULTURE DU VIOL

À Gilead, la violence est omniprésente. Les homosexuels, les femmes et les membres de minorités religieuses sont exécutés ou soumis à des traitements inhumains. La série n’hésite pas à montrer des scènes de lynchage, de pendaison ou de viol. Toute violence est-elle bonne à voir? Devrait-elle plutôt être suggérée?

Martine Delvaux : Je pense que cette violence devrait être montrée à l’écran. Dans la série, les viols sont banalisés, institutionnalisés. La culture du viol y est présentée à son ultime aboutissement.

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CRÉDIT PHOTO : IMDB © 2016 HULU

L'INTERSECTIONNALITÉ

Une des scènes les plus marquantes est celle où Janine est condamnée à être lapidée par les autres servantes. Encouragées par June, ces dernières protestent pacifiquement et refusent de s’exécuter. Que pensez-vous de ce geste?

Martine Delvaux : C’est une scène d’espoir, même si on sait que ça ne va pas durer. Le militantisme, le geste de rébellion restent possibles. De surcroît, June instigue ce mouvement en sachant être enceinte. Sa grossesse la rend intouchable, lui accorde un immense privilège par rapport aux autres handmaids. On peut faire un parallèle avec le discours sur l’intersectionnalité. Parce que même si les femmes subissent simultanément un grave préjudice, elles ne sont pas toutes égales dans leurs souffrances.

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CRÉDIT PHOTO : IMDB © 2018 HULU

ICI, MAINTENANT

En quoi est-il important de regarder cette série?

Martine Delvaux : Il faut être conscient de la manière périlleuse dont les choses avancent dans notre société. Un aspect de la série dont on parle moins est la question environnementale. Une crise de fertilité est à l’origine du coup d’État ayant instauré Gilead.

Notre société n’entend pas l’appel des environnementalistes. Aux États-Unis, le président Trump se retire des ententes en matière environnementale, il accuse les environnementalistes de mentir, d’exagérer. Nous ne sommes pas loin de potentielles dérives. Par ailleurs, la coïncidence entre l’élection de Trump et la sortie de la série est tout aussi géniale que douloureuse.

C’est ainsi que la série donne espoir. Elle porte un regard critique sur la société dans laquelle on vit. Elle nous montre que Gilead, c’est en fait ici, maintenant, avec des proportions différentes.

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CRÉDIT PHOTO : IMDB © 2016 HULU

UNE PRISE DE CONSCIENCE

La Servante écarlate ne serait donc pas une dystopie, mais bien une allégorie par rapport à la société actuelle? 

Martine Delvaux : Oui! On dit que c’est une dystopie, mais ce n’est pas si loin de nous. La série provoque une prise de conscience, à la fois environnementale et humaine. La misogynie, le sexisme, le racisme ne sont pas vaincus. Si l’environnement continue de dépérir, cela aura comme effet d’alimenter les disparités, les injustices et les inégalités sociales.


Pour visionner La Servante écarlate, rendez-vous sur Club illico. Les cinq premiers épisodes y sont disponibles en exclusivité et en français dès maintenant!