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Sans compromis: Denys Arcand voulait «tourner un film pour le fun de le faire»

Sans compromis: Denys Arcand voulait «tourner un film pour le fun de le faire»
Photo consulat, John Londono

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À 76 ans (bientôt 77), Denys Arcand n’a plus rien à prouver à personne. Au cours de sa longue et fructueuse carrière, le plus réputé des cinéastes québécois a remporté des prix au Festival de Cannes et même un Oscar. Mais avec son nouveau film, La chute de l’empire américain, il a tenu à s’enlever de la pression pour pouvoir travailler sans compromis et avec une liberté totale. « Je voulais tourner un film pour le fun de le faire, comme quand j’ai commencé à faire du cinéma », confie-t-il.

Denys Arcand ne s’en cache pas : les attentes très élevées qui accompagnent la sortie de chacun de ses films ont fini par lui mettre un poids énorme sur les épaules. Le film sera-t-il sélectionné au Festival de Cannes ? Sera-t-il bien accueilli par la critique ? Fera-t-il courir les foules ? Ces questions, qui reviennent chaque fois qu’il lance un nouveau film, ont fini par peser lourd dans la tête d’Arcand.

« Pendant longtemps, j’ai vécu avec ce genre de poids sur le dos », admet le réalisateur de Jésus de Montréal et des Invasions barbares, en entrevue au Journal.

« À chaque nouveau film, tout le monde s’attendait à ce qu’il se retrouve à Cannes. Et s’il n’était pas à Cannes, c’était perçu comme un échec par les journalistes. Avec mon nouveau film, j’ai eu envie de dire : lâchez-moi, on ne va nulle part avec ce film. D’abord, parce que c’est une comédie policière et que ce n’est pas le genre de film qui va dans les festivals. Et puis parce que j’ai fait tous les festivals que j’avais à faire et que je considère que j’ai gagné tous les prix que j’avais à gagner.

« Avec La chute de l’empire américain, j’ai simplement voulu faire un film entre amis, sans obligation de résultat. Je l’ai fait pour le plaisir comme à l’époque de mes films Réjeanne Padovani et Gina »

Le pouvoir de l’argent

Le titre de ce nouveau film, La chute de l’empire américain, fait directement écho à l’un de ses plus grands succès, Le déclin de l’empire américain. Misant sur une imposante distribution composée notamment d’Alexandre Landry, Maripier Morin, Pierre Curzi et Rémy Girard, le film raconte l’histoire d’un livreur diplômé en philosophie (Landry) qui tombe par hasard sur une scène de hold-up qui a mal tourné en allant livrer un colis.

Se retrouvant devant deux cadavres et deux sacs remplis de billets de banque, il décide de repartir avec le butin sans envisager combien cette décision changera sa vie.

« À l’origine, le film s’intitulait Le triomphe de l’argent », indique Arcand qui célébrera son 77e anniversaire dans une dizaine de jours.

« Mais à mesure que le film avançait, je me disais que ce titre était trop restrictif. Parce qu’il est question de beaucoup d’autres choses dans le film. Il y a des choses plus importantes que l’argent à la fin de l’histoire comme la compassion, la charité et la fraternité humaine. Je voulais montrer que, même dans ces époques de déclin et de chute, il y a moyen de faire preuve de compassion et de chaleur humaine. »

Retour au film policier

Pour Arcand, La chute de l’empire américain marque un retour au film policier, un genre qu’il a abordé au début de sa carrière, dans ses premiers longs métrages de fiction comme La maudite galette (1972), Réjeanne Padovani (1973) et Gina (1975). L’idée de départ du scénario vient d’un hold-up qui a eu lieu sur la rue Saint-Jacques il y a quelques années.

En parallèle, Denys Arcand a commencé à s’intéresser au phénomène du blanchiment d’argent.

« Je me suis posé la question : comment on fait pour blanchir de l’argent et qui fait ça à Montréal », explique le cinéaste qui a remporté l’Oscar du meilleur film en langue étrangère avec Les Invasions barbares en 2004.

« C’est ce qui m’a amené à me demander ce qui arriverait si quelqu’un trouvait une grande somme d’argent par hasard. Comment ferait-il s’il était assez intelligent pour ne pas se faire prendre par la police ? »

Comme tous les films de Denys Arcand­­­, La chute de l’empire américain propose d’abord et avant tout une réflexion sur le Québec moderne : « Tous mes films, ou presque, parlent de l’époque dans laquelle nous vivons, analyse-t-il. Il y a 30 ans, je parlais du déclin de l’empire américain. Et là, c’est encore pire, c’est la chute de l’empire américain.

« Si on pense à la société québécoise d’il y a 50 ans, la religion catholique était plus importante que l’argent. Il y avait des choses fondamentales dans la vie qui étaient l’archevêque de Montréal, les prêtres et toute la structure de la société. Un gérant de banque, à l’époque, était quelqu’un de très important dans son quartier. Aujourd’hui, les banques changent toujours de gérants. Pourquoi ? Parce que la banque ne veut plus que son gérant ait des liens d’amitié avec la population pour éviter qu’il concède des prêts à des amis. Aujour­d’hui, c’est uniquement l’analyse économique de votre situation qui va faire que vous obtiendrez un prêt.

« Aujourd’hui, c’est juste l’argent qui règne. Avant, il y avait autre chose. Il y avait la famille, les relations de quartier, etc. Tout cela disparaît et toute la société se désagrège. Et la seule valeur qui reste, et qui est indiscutable, c’est l’argent. »

► La chute de l’empire américain sort en salle le 28 juin.


Denys Arcand en cinq films importants :

  • Réjeanne Padovani (1973)
  • Le confort et l’indifférence (1981)
  • Le déclin de l’empire américain (1986)
  • Jésus de Montréal (1989)
  • Les Invasions barbares (2003)

À propos de Maripier Morin qui joue le rôle d’une escorte de luxe dans son film :

« Instantanément, la première fois que je l’ai rencontrée, j’ai remarqué la structure de son visage avec ses pommettes et la couleur des yeux. La couleur des yeux est la base de tout le cinéma. Elizabeth Taylor c’est ses yeux violets, Paul Newman et Brad Pitt, c’est leurs yeux bleus. Les yeux, c’est incroyable ce que ça fait à la caméra. Maripier, elle a des yeux jaunes, dorés en partie. Ça m’a frappé en la voyant. Plus tard, quand j’ai commencé à auditionner des actrices pour le rôle dans mon film, je me suis souvenu d’elle. On l’a appelée en audition et chaque fois, elle a été la meilleure du groupe. Elle est tellement travaillante qu’elle est arrivée hyper préparée. Et au final, elle a été excellente. »


Le fait que La chute de l’empire américain est un film entièrement québécois :

« Ça fait 30 ans que mes films sont des coproductions avec la France. Et là, j’en avais assez. Parce que même si ça me garantissait toujours une sortie en France, il y avait toujours des contraintes, comme celle de devoir engager des acteurs français et de faire attention aux dialogues pour que le public français puisse tout comprendre. Dans mon nouveau film, il y a un Hells repenti et des itinérants. Il fallait qu’ils parlent en joual. Je voulais aussi que ça soit ancré dans la réalité québécoise. »


Les succès de Denis Villeneuve et Jean-Marc Vallée à Hollywood :

« C’est merveilleux pour eux. Ils ont de la chance parce qu’ils ont accès à de bons scénarios qui sont déjà écrits et approuvés par des producteurs. J’aurais aimé que ça m’arrive à leur âge. Ç’a toujours été mon drame. Les offres que j’ai reçues dans ma carrière ont toujours été des offres de scénarisation. »


Les offres qu’il a déjà reçues à l’étranger :

« Quand j’avais 40 ans, j’ai eu plusieurs offres pour travailler à l’étranger. Au début, c’était en France, après la sortie de Réjeanne Padovani puis ç’a été aux États-Unis après Le Déclin de l’empire américain. Mais ça n’a pas adonné pour des raisons personnelles, parce que c’était impossible pour moi de quitter Montréal à l’époque. Il y a des producteurs français qui voulaient que j’écrive un film comme Le Déclin, mais dans la société française. Mais je leur avais dit que pour faire ça, il fallait que je vive deux ou trois ans là-bas pour saisir les subtilités de la société française. Ça devenait trop compliqué pour eux. Sinon, le seul moment où j’ai vraiment travaillé à Hollywood, c’est pendant les six mois où Paramount a essayé de faire une adaptation américaine du Déclin de l’empire américain. J’ai travaillé pendant quelques semaines avec un scénariste américain jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que c’était inadaptable aux États-Unis. »


Ses prochains projets :

« J’ai 77 ans, et à mon âge, on ne sait jamais ce qui va nous arriver. Je ne fais pas de plan parce que je commence à avoir passé l’âge. On ne sait jamais, peut-être que dans deux ans, on va se retrouver et je vais avoir fait un autre film. Mais pour le moment, je prends une année off et ensuite, on verra. »