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Des enfants en cage

Des enfants en cage
AFP

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Ça se passe en 2018 aux États-Unis d’Amérique, un pays qui se targue d’être un leader des démocraties occidentales et un champion des droits humains. Des milliers d’enfants entassés dans des centres de détention improvisés y sont devenus les pions d’un jeu politique sinistre dont on entrevoit difficilement la fin.

Depuis le début de mai, plus de 2000 enfants ont été séparés de leurs parents lors de leur arrestation à la frontière et la grande majorité d’entre eux sont entassés dans des centres de détention improvisés. Cette pratique existait déjà, mais elle était limitée. Selon Reuters, 1800 familles ont été séparées de la sorte entre octobre 2016 et février 2018 quand les parents étaient poursuivis en raison de circonstances aggravantes entourant leur passage clandestin à la frontière. C’est l’accélération massive des arrestations et des séparations familiales qui a mené à cette crise humanitaire qui empire à chaque jour. La vidéo ci-dessous donne un aperçu des conditions de détention de ces jeunes :

À ce jour, on déplore le suicide d’un père séparé de ses enfants et une tentative de suicide d’un mineur en centre de détention. Tous les experts s’entendent à dire que presque tous ces enfants seront traumatisés à vie par l’expérience. L’indignation provoquée par cette situation a gagné tous les secteurs de la société américaine et bien au-delà. 

Pourquoi?

L’accélération marquée de la séparation des familles et l’accumulation des détentions de mineurs font suite aux directives émises au début de mai par l’Attorney General Jeff Sessions (ministre de la Justice), qui prône la tolérance zéro pour les migrants irréguliers. Suite à cette directive, tous les immigrants sans documentation interceptés à la frontière, y compris ceux qui se présentent aux postes réguliers pour réclamer le statut de réfugié conformément aux conventions internationales, sont traités comme des criminels en puissance, sujets à l’arrestation et à la détention immédiate. Par conséquent, ils se voient retirer la garde de leurs enfants, qui sont confiés à des centres de détention ou à des familles d’accueil jusqu’à la régularisation du statut de leurs parents ou (plus probablement) leur expulsion. L’administration chaotique de ce programme a fait en sorte que bon nombre d’adultes expulsés attendent encore des nouvelles de leurs enfants, dont on a perdu la trace.

«C’est la faute des démocrates» - Donald Trump

Du côté de la Maison-Blanche, les réactions vont de l’indignation de bon ton de la part de l’épouse du président à la négation totale du problème par certains membres de son cabinet. Jeff Sessions et la secrétaire de la Sécurité intérieure Kirstjen Neilson, défendent vigoureusement leur politique, allant jusqu’à dire qu’il n’est pas possible de présumer que les familles qui se présentent à la frontière sont effectivement des familles. Sessions, pour sa part, s’appuie sur la rhétorique de l’extrême-droite anti-immigration qui allègue que les immigrants sans papiers sont plus portés à commettre des crimes que la population en général (c’est faux) pour défendre son approche, qu’il est allé jusqu'à associer à la justice divine

Le président Trump, pour sa part, refuse de présenter des excuses et tente plutôt de récupérer cette situation à son avantage en multipliant les déclarations trompeuses, incorrectes ou carrément mensongères. Par exemple, il insiste que cette politique résulte d’une loi votée par les démocrates, mais c’est faux. Il n’existe aucune loi qui force les agents frontaliers à traiter les familles de la sorte. C’est une décision exécutive de son administration qui a provoqué la crise et une décision semblable pourrait y mettre fin.

Une patate chaude politique

Il faut noter que cette réponse inhumaine à l’immigration clandestine n’est pas uniquement due à Donald Trump. Elle reflète largement les préférences des républicains, qui croient fermement que l’effet dissuasif de l’approche prônée par Jeff Sessions justifie le traitement inhumain de centaines de familles. Certains sondages montrent qu’une majorité de républicains appuient les actions de l’administration dans ce dossier. Selon le plus récent sondage, 66% des Américains rejettent cette politique et 27% l’approuvent; à l’inverse, parmi les républicains ces proportions sont de 35% et 55%, respectivement.

Les républicains rejettent l’odieux de la situation dans la cour de leurs adversaires, faisant écho aux propos de Trump qui affirme que les démocrates font de l’obstruction. Pourtant, l’idée d’un projet de loi interdisant la séparation des familles a recueilli l’appui unanime des 49 sénateurs démocrates mais aucun républicain ne s’est prononcé en faveur. Pour le président Trump, seul un engagement des démocrates d’appuyer un projet de loi qui consacrerait son approche dure en matière d’immigration et assurerait le financement de son fameux mur justifierait un relâchement de la politique actuelle de séparation des familles. Jusqu’à l’élection de mi-mandat de novembre, on fait le pari de pouvoir mobiliser la base étroitement nationaliste des républicains en jetant le blâme de cette crise humanitaire sur le dos des démocrates pour leur refus d’accepter de financer un mur (qui devait être payé par le Mexique) et d’imposer des limites sévères à l’immigration légale.

Finalement, comme la politique américaine actuelle foisonne en théories du complot, en voici une de mon cru. Depuis que cette crise mobilise l’attention, Donald Trump a soufflé le chaud et le froid sur les prises de position de son ministre de la Justice Jeff Sessions, car même si cette politique s’inscrit parfaitement dans la logique trumpiste, il sait qu’elle demeure très impopulaire. Par ailleurs, on sait que Donald Trump est à couteaux tirés avec Sessions, qui s’est récusé dans l’affaire russe, ce qui empêche Trump d’exercer le contrôle qu’il souhaiterait avoir sur le cours des enquêtes. Ne serait-ce pas une aubaine pour Trump si cette affaire entraînait une vague de demandes pour la démission ou le renvoi de Jeff Sessions? Comme dit souvent Trump lui-même, on verra ce qui arrivera... En attendant, des centaines, sinon des milliers de familles qui n’ont commis aucune autre offense que d’aspirer à des jours meilleurs vivent un enfer dont on peut difficilement entrevoir l’issue.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM