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Un entrepreneur qui défiait les grévistes visé par un incendie

La police relie l’incident qui s’est produit le 9 juin aux moyens de pression des grutiers, selon nos informations

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Photo Agence QMI, Pascal Girard

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La seule entreprise qui avait déployé une grue sur le chantier de l’échangeur Turcot le 9 juin a été visée par un incendie criminel quelques heures plus tard, au même moment où les grutiers faisaient la grève des heures supplémentaires.

Le samedi 9 juin en soirée, une grue de Petrifond Fondation Cie Ltée a été la cible d’un incendie suspect dans le stationnement de son entrepôt, situé sur la 6e Avenue, dans Rivière-des-Prairies à Montréal.

Selon les inspecteurs de la Commission de la construction du Québec (CCQ), il y avait des grues et des grutiers de l’entreprise Petrifond sur le chantier de l’échangeur Turcot le jour de l’incendie de la grue aux locaux de l’entreprise, a confirmé au Journal la CCQ.

Incendie criminel privilégié

Selon nos informations, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) privilégie la thèse de l’incendie criminel et croit que l’événement est relié au débrayage illégal en cours.

Le jour où le feu s’est produit, le patron de Petrifond a trouvé des autocollants « En grève » sur ses grues, selon nos sources.

Des traces d’accélérant ont d’ailleurs été détectées dans l’habitacle de la grue.

Lorsque contactée par Le Journal, l’entreprise n’a pas voulu commenter l’incendie dont elle a été victime.

Quelques jours après l’incident, l’Association de la construction du Québec (ACQ) a invité les entrepreneurs de la province possédant des grues à « sécuriser leurs équipements » et leurs bureaux, ainsi qu’à « restreindre les accès aux chantiers de construction ».

Signaler les problèmes

« L’ACQ invite les entrepreneurs à alerter les services policiers en cas de menaces ou de faits inusités, comme des personnes qui rôdent ou qui prennent des photos autour des chantiers, et à signaler toutes ces situations à la CCQ », peut-on lire dans un document envoyé à ses membres.

« Beaucoup d’entrepreneurs nous disent être inquiets de subir des menaces ou de l’intimidation », a fait savoir Guillaume Houle, responsable des affaires publiques pour l’ACQ. Cela dit, il ne disposait pas d’informations permettant de faire un lien entre l’incendie chez Petrifond et la grève.

Pourquoi cette grève ?

Les syndicats protestent contre les récentes modifications aux règles touchant la formation de grutier, entrées en vigueur le 14 mai.

Ces nouvelles règles permettent aux entreprises de construction de donner elles-mêmes une formation de 150 heures pour permettre aux travailleurs de manœuvrer une grue.

Auparavant, la seule option pour les aspirants grutiers était d’accomplir un diplôme d’études professionnelles (DEP) de 870 heures.

Les nouvelles règles permettent aussi aux travailleurs qui ne sont pas des grutiers de manœuvrer des petits camions-flèches (boom trucks). Des grutiers nouvellement diplômés, avec qui Le Journal a pu s’entretenir, dénoncent ces mesures. « Ça nous envoie un drôle de message. En quoi 870 heures peuvent équivaloir 150 heures ? Ces gens-là ne pourront jamais être aussi bien formés que ce qui s’apprend à l’école. Ils vont être dangereux », critique Éric Perron.

400 victimes collatérales

Les 400 monteurs d’acier employés sur le chantier du nouveau pont Champlain ont tous été mis à pied hier aux alentours de midi pour une durée indéterminée en raison de la grève illégale des grutiers.

Rencontrés alors qu’ils quittaient les lieux, plusieurs d’entre eux ont confié qu’ils avaient été avertis à peine une heure à l’avance. « On s’est fait dire qu’on ne rentrerait pas [aujourd’hui] », a indiqué un monteur d’acier qui souhaitait garder l’anonymat par peur de représailles.

Ce congé forcé, à leurs frais, était visiblement difficile à digérer pour plusieurs. « On écope vraiment à cause de leurs revendications », a déploré un autre monteur d’acier en soulignant que l’échéancier pour livrer le nouveau pont Champlain était déjà serré.

Une grève qui pourrait coûter cher

La grève illégale des grutiers pourrait coûter cher au gouvernement fédéral, qui construit le pont Champlain en partenariat public-privé avec le consortium Signature sur le St-Laurent (SSL). Lors de la grève illégale d’octobre 2011 qui avait notamment paralysé le chantier du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), l’hôpital avait dû verser un montant de 132 000 $ au consortium privé en guise de compensation pour les deux journées où le chantier a dû être fermé.

Dans le cas de Signature sur St-Laurent, le contrat prévoit une série d’événements « exonératoires » pouvant mener au versement d’une compensation. Parmi ces événements, on retrouve les conflits de travail ou ralentissement des activités du chantier d’une durée de plus de cinq jours.

SSL n’a pas voulu indiquer hier si la grève des grutiers ouvrait la porte à des demandes de compensation.

Les consortiums du CUSM et du pont Champlain sont tous les deux dirigés par SNC-Lavalin.

Les bonnes conditions des grutiers

  • 1723 personnes exercent le métier de grutier au Québec
  • Le salaire moyen est de 60 000 $
  • 24% des grutiers gagnent plus de 90 000 $
  • Au cours des neuf dernières années, les grutiers ont vu leur nombre d’heures travaillées par année bondir de près de 24 %, passant de 1680 heures en 2008 à plus de 2080 en 2017.

Jusqu’à 79 587 $ d’amende par jour

La loi interdit d’encourager, d’appuyer ou de prendre part à un arrêt de travail pendant la durée de la convention collective.

Les associations syndicales ou leurs représentants peuvent écoper d’amendes qui peuvent atteindre 79 587 $ par jour. Les travailleurs s’exposent quant à eux à des amendes maximales de 199 $ par jour. Une personne qui utilise l’intimidation ou les menaces pour ralentir les activités sur un chantier ou son arrêt complet risque des amendes totalisant 11 370 $ par jour.

C’est aux inspecteurs de la CCQ que revient le fardeau de prouver qu’il y a eu un mot d’ordre ou une participation à une grève. La CCQ fait ensuite des recommandations au Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), chargé de déposer les accusations.

Une grève au pire moment

La grève illégale des grutiers survient au moment où ces travailleurs sont très demandés sur des chantiers, comme le pont Champlain et l’échangeur Turcot.

« Est-ce qu’ils ont planifié leur intervention en fonction des grands chantiers qui ont cours en ce moment ? Peut-être, mais c’est à eux de fournir la réponse à ce sujet-là », dit le porte-parole de l’Association de la construction du Québec (ACQ), Guillaume Houle.

Le pont Champlain doit être terminé à la fin 2018 et l’échangeur Turcot devrait être livré en 2020.

Du côté des syndicats, on refuse de faire un lien direct entre cette sortie et le fait que les chantiers les plus névralgiques du Québec aient cruellement besoin d’eux. On préfère rappeler les inquiétudes à propos des nouvelles règles de formation moins exigeantes pour les grutiers, récemment adoptées par Québec.

« On ne fait pas entièrement confiance aux employeurs pour fournir une formation qui soit exempte de risques pour les travailleurs et les travailleuses », martèle Philippe Lapointe, porte-parole de la FTQ-Construction.

Dénoncé devant la commission Charbonneau

  • En 2014, la commission Charbonneau a mis en lumière plusieurs cas d’intimidation à la FTQ-C.
  • Quatre entrepreneurs ont raconté avoir subi de l’intimidation physique ou verbale entre 1996 et 2009.
  • C’était la façon qu’avaient des dirigeants syndicaux pour exprimer leurs revendications, selon eux.
  • Le représentant du local 791 des opérateurs de machinerie lourde, Bernard « Rambo » Gauthier, a même admis devant la commission avoir lui-même commis des actes d’intimidation.

La ministre s’impatiente

La ministre responsable du Travail, Dominique Vien, a sommé hier les grutiers de retourner au travail dès maintenant.

« J’invite [les grutiers] à reprendre rapidement le travail par respect envers les usagers concernés par le déroulement et l’échéancier des grands projets d’infrastructure en cours », a indiqué la ministre Vien, par communiqué.

Pour sa part, le premier ministre Philippe Couillard a précisé que ce conflit était sous la responsabilité de la Commission de la construction du Québec. « Jamais on n’accepterait de mettre en cause la sécurité des gens », a cependant tenu à indiquer M. Couillard, lors d’une mêlée de presse.

Ottawa inquiet aussi

Le gouvernement fédéral refuse de dire si des retards ou des coûts additionnels sont à prévoir sur le chantier du pont Champlain, paralysé en raison de la grève des grutiers.

« Chaque fois qu’il y a une grève ou un arrêt de travail, il y a toujours une inquiétude, mais il est très, très tôt pour pouvoir en évaluer l’impact », a affirmé hier le ministre de l’Infrastructure, Amarjeet Sohi, avant la période de questions au Parlement.

Jusqu’à maintenant, le consortium qui construit le pont n’a rapporté aucun problème avec l’échéancier, a indiqué M. Sohi, assurant que les travaux se termineraient comme prévu en décembre 2018.

– Avec Francis Halin, Vincent Larin, Eric-Yvan Lemay ainsi que Pascal Dugas-Bourdon, Maxime Huard et Andrea Valeria, de l’Agence QMI