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Le ballon de la liberté

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Photo AFP Cristiano Ronaldo

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On peut certes analyser la Coupe du monde de soccer strictement sous l’angle sportif.

Jusqu’ici, on a eu droit à des matchs endiablés, des résultats surprenants, du jeu d’une qualité hallucinante.

Les « petites » équipes jouent prudemment, mais elles contre-attaquent à fond dès qu’elles le peuvent.

Finis les matchs ennuyeux de jadis qui ressemblaient à une partie d’échecs.

Tactiquement, le monde entier s’est converti au 4-2-3-1. Le 4-4-2 de ma jeunesse est en voie de disparition.

L’arbitrage est excellent. L’assistance vidéo est utilisée avec rigueur et parcimonie, mettant fin aux erreurs humaines qui pouvaient jadis faire basculer un match.

Politique

On peut aussi s’intéresser à la dimension sociopolitique de l’événement.

Les 32 nations qualifiées sont les survivantes d’un exigeant parcours éliminatoire qui a duré plus de deux ans. Il y avait 210 équipes nationales au départ.

Freedom House, une ONG très respectée qui surveille l’évolution des libertés dans le monde, note que parmi les 32 nations qualifiées, il n’y en a que quatre qui ont des régimes autoritaires, voire dictatoriaux.

Ce sont la Russie, l’Égypte, l’Iran et l’Arabie saoudite, et aucun de ces pays ne figurait parmi les favoris.

Historiquement, les dictatures sont d’ailleurs mauvaises au soccer. L’URSS n’a jamais fait mieux que sa quatrième place en 1966. La Chine est nulle.

Il faut remonter à l’Argentine de 1978 pour qu’un pays avec un régime autoritaire remporte le titre, et les militaires argentins avaient au moins eu la bonne idée de laisser Cesar Luis Menotti préparer son équipe comme il l’entendait.

Les 28 autres pays participants sont des démocraties, certaines très imparfaites.

J’entends d’ici l’objection : la Chine et la Russie collectionnent les médailles olympiques, comme le faisaient jadis l’URSS et les régimes communistes d’Europe de l’Est.

Dans son dernier numéro, la revue britannique The Economist répond intelligemment à cet argument.

Les régimes communistes produisent des athlètes extraordinaires dans des sports fondés sur la répétition mécanique, où la part de l’improvisation et de la créativité est réduite : la course à pied, la natation, l’haltérophilie, le lancer du poids, ou la gymnastique avec ses chorégraphies qui ne laissent aucune place à la spontanéité.

Création

Qui a oublié les nageuses moustachues de l’Allemagne de l’Est débarquant à Montréal en 1976 ?

Ou ces lanceuses de poids bulgares gracieuses comme des déménageurs de piano ?

Or, le soccer exige beaucoup d’organisation, mais il faut aussi de la créativité, donc de la liberté individuelle.

À un moment où les démocraties sont en proie à des angoisses existentielles, il se pourrait que l’une de leurs vertus mineures et négligées soit d’être mieux outillées que les dictatures pour produire de l’ingéniosité sportive.

Gardons cela dans un coin de notre tête pendant qu’on s’amuse.