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Le décret de Trump sur les migrants ne réglera rien

President Trump Signs Executive Order Ending Family Separations At Border
AFP

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Le président Trump a signé hier un décret qui, en principe, devrait prévenir la séparation des familles lors des arrestations de migrants irréguliers à la frontière américaine. Ça reste à voir. Ce décret est tellement problématique qu’il pourrait fort bien créer plus de problèmes qu’il n’en règle.

Hier, Donald Trump a signé en vitesse un décret qui met un pansement temporaire sur une plaie qu’il a lui-même ouverte en approuvant une politique de tolérance zéro à la frontière qui enlève des milliers d’enfants à leurs parents. Ce décret lui permettra probablement de gagner un peu de temps et de pelleter le problème en avant, mais il ne règle en rien le défi humanitaire et politique que représente l’afflux de migrants irréguliers à la frontière sud des États-Unis. En fait, ce décret est un reflet des problèmes qui affligent l’administration Trump. Le décret comporte au moins cinq gros problèmes qu’il vaut la peine d’expliquer un par un.

1. Une mesure adoptée à reculons

Pendant plusieurs semaines, il était clair que l’administration Trump n’était nullement troublée par le sort des familles séparées à la frontière. Comme j’en ai parlé dans ma chronique, pour les stratèges politiques de Trump, l’indignation des libéraux ne fait que consolider leurs appuis parmi les nationalistes blancs qui forment le noyau de sa base. En d’autres mots, la politique de tolérance zéro n’a pas été appliquée en dépit du fait qu’elle soit cruelle pour les migrants, mais largement à cause du fait qu’elle est cruelle pour les migrants. L’opposition à cette mesure a toutefois probablement beaucoup dépassé les attentes des stratégistes et il fallait donc faire quelque chose. Comme tout gravite autour de Donald Trump, il a invoqué sa propre réaction aux images intolérables d’enfants en pleurs pour justifier son décret. Ce qu’il faut comprendre, ce n’est pas que les images ont allumé chez lui une parcelle de conscience, mais plutôt le fait qu’il a réalisé que la multiplication de ces images pourrait certainement lui être politiquement coûteuse.

 

2. Une politique bourrée de contradictions

Pendant plusieurs semaines, l’administration Trump n’en démordait pas: la seule solution possible au problème des migrants irréguliers à la frontière, y compris la séparation des familles, doit passer par le Congrès. Pourtant, le problème criant de séparation des familles, qui existait déjà à petite échelle mais qui a pris des dimensions énormes récemment, faisait suite à une décision exécutive du ministre de la Justice Jeff Sessions de poursuivre tous les migrants irréguliers sans exception. Hier soir, le président se félicitait du fait que ce décret garderait les familles unies, tout en insistant sur le maintien d’une politique de tolérance zéro la plus dure possible envers les migrants irréguliers. À la longue, cette contradiction finira par le rattraper. Ce n’est pas la seule. Le Washington Post rapportait hier que l’administration Trump avait changé 14 fois de positions sur la séparation des familles de migrants. D’abord, c’était un dissuasif, puis ce ne l’était plus. C’était une politique nouvelle du ministère de la Justice, puis ce ne l’était plus. C’était impossible de la renverser par décret, puis c’est devenu possible. L’administration se défendait bien de vouloir tenir les familles en otage, mais Trump répétait à tout vent que la solution devait absolument passer par un financement pour la construction du mur (qui, c’était promis, devait être payé par le Mexique).

3. Un travail bâclé

Comme j’en parlais l’autre jour, il n’est jamais difficile de voir que, même pour les décisions les plus importantes que le président doit prendre, sa méthode est presque systématiquement celle de l’improvisation. Il est probablement vrai que Trump n’avait aucune intention la veille de faire ce décret et qu’il a changé d’avis à la dernière minute. Il a ensuite demandé à son équipe de lui rédiger un décret en vitesse pour qu’il puisse le signer avant son départ pour un rallye politique au Minnesota. Résultat : dans sa version originale, le titre du décret comportait une faute d’orthographe grosse comme ça. Mais ce n’est pas le seul signe qu’il s’agit d’un travail bâclé.

4. Un décret incomplet

Plus de 2000 enfants ont déjà été séparés de leurs parents. Aucune mesure n’a été prévue pour leur permettre de régulariser leur situation et de nombreux cas d’incapacité de retrouver les enfants de certains parents ont déjà été répertoriés. Avec des conditions sanitaires déplorables dans des camps improvisés déjà surchargés, avec un personnel insuffisant et démoralisé, le drame humanitaire que vivent déjà ces milliers de migrants ne peut désormais qu’empirer.

5. Un décret illégal et inconstitutionnel

Le signe le plus évident que ce décret a été bâclé est le fait qu’il ouvre la porte presque immédiatement à des contestations judiciaires. Selon la loi actuelle qui régit le traitement des enfants de migrants irréguliers en attente de procès, ceux-ci ne peuvent pas être détenus pour plus de vingt jours. Le décret stipule par contre que si les enfants pourront désormais être gardés en compagnie de leurs parents, aucun délai de prescription n’est identifié. Il est certain que les familles détenues au-delà de trois semaines auront un recours légal contre le décret. De plus, en prescrivant une détention de durée indéfinie, le décret contrevient au sixième amendement de la Constitution qui garantit à tous (même aux étrangers) un procès rapide et proscrit une détention préventive de durée indéterminée.

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Bref, ce décret ne fait que jeter un baume superficiel, incomplet et inefficace sur une crise humanitaire fabriquée de toutes pièces par l’administration Trump pour démontrer sa «dureté» et attiser le feu de l’intolérance envers les immigrants irréguliers. Le président Trump se vantera d'avoir réglé le problème des famille séparées, mais il aura plus l'air de l'incendiaire qui sourit à la caméra en jetant un seau d'eau sur le feu hors de contrôle qu'il a lui-même allumé. La condamnation générale de cette politique et les problèmes que ce décret adopté à la va-vite ne manquera pas de soulever risquent toutefois de créer beaucoup plus de problèmes politiques qu’il n’en règlera pour le parti de Trump en cette année électorale. Si on avait besoin d’une autre preuve de l’incompétence de cette administration, on l’a.

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Pierre Martin est professeur de science politique à l’Université de Montréal et directeur de la Chaire d’études politiques et économiques américaines au CÉRIUM. On peut le suivre sur Twitter: @PMartin_UdeM