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L'humour, ce sport extrême

Anas Hassouna à l'animation de la soirée d'humour à L'Abreuvoir.
Photo Agence QMI, Dario Ayala Anas Hassouna à l'animation de la soirée d'humour à L'Abreuvoir.

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Je suis toujours fascinée par l’aisance avec laquelle la majorité des humoristes montent sur scène, sachant l’ampleur du travail qu’ils et elles ont fait en amont.

En fait, c’est l’une des caractéristiques de l’humour que j’apprécie le plus : cette capacité à nous faire croire que c’est facile de se tenir seul, devant des dizaines, des centaines, parfois des milliers de personnes, à nous raconter des histoires sur un ton de confidence comme si nous étions les seuls au monde avec eux et elles, comme si c’était la première fois que ces artistes se confiaient à quelqu’un.

Offrir un tel naturel est un réel tour de force.

C’est vrai que les acteurs et comédiennes de ce monde ont un mandat similaire, mais la différence se joue dans la réaction du public : pour une minisérie, un film ou une pièce de théâtre, le public réagira, au mieux, à la fin en applaudissant, en devenant loyal à l’émission ou en adorant le film. Dans le pire des cas, le public quitte la salle ou zappe à une autre chaîne.

Bien souvent, les acteurs et actrices ne sont pas les témoins directs de la réaction du public ou d’une réaction à toutes les trente secondes.

En humour, sans les réactions du public, c’est la catastrophe. L’humoriste a besoin de sa validation récurrente pour avancer. Sans quoi, être sur scène devient un véritable supplice de la goutte. C’est long... très long... tellement long que certains humoristes diront qu’ils sont en train de mourir sur scène, d’où l’adage en anglais bien connu dans le monde du stand-up « I’m dying up here ».

Et personne ne peut venir vous aider. Vous êtes seul au monde face à des dizaines, des centaines, parfois des milliers de personnes.

Autre standard de cet univers: avoir quelque chose à dire. Un texte peut aller dans toutes les directions, surtout en humour absurde ou pour le style one-liner (une ligne un punch), mais à chaque fois que l’humoriste ouvre la bouche, il doit être capable de frapper. Être seulement naturel sur scène, ça ne suffit pas.

Et que l’on soit un professionnel ou un adolescent qui tente sa chance dans un concours, le naturel et le contenu sont des prérequis non négociables dans le métier. Aucune discrimination sur l’âge, le sexe, la couleur de la peau, la religion, etc. Ce sont les mêmes standards pour tout le monde.

Profil psychologique

Vous êtes encore convaincus que les humoristes « l’ont facile » ? Que monter sur scène pour « faire le clown », il n’y a pas de quoi s’énerver avec ça ? La science va vous contredire, chers amis !

L’une des disciplines qui s’est rapidement intéressée à l’humour est la psychologie. D’ailleurs, le Canada compte parmi ses scientifiques l’un des pionniers des recherches internationales sur les profils psychologiques humoristiques, soit le Professeur Rod Martin.

L’un de ces anciens étudiants, le Dr. Gil Greengross, avec le Pr. Goeffrey F Miller (2009), a mené une étude auprès d’humoristes, d’auteurs et de réalisateurs de comédies et de sketchs humoristiques. Ils ont comparé les résultats obtenus avec ceux d’étudiants universitaires pour distinguer des traits de personnalité particuliers pour ces artistes.

Pour eux, l’étude leur paraissait essentielle tant les humoristes de stand-up doivent surfer dans un milieu extrêmement compétitif qui exige des années sur les routes à tenter de se faire connaître sur des centaines, voire des milliers de kilomètres, d’une ville à une autre, dans une pauvreté relative, avec de grandes insécurités financières et de développement de carrière, pour espérer pouvoir percer. Les exigences du milieu les ont porté à croire que ceux qui y persévéraient année après année devaient avoir un profil psychologique leur permettant d’y survivre.

Résultat : le contrôle des émotions dont font preuve les humoristes lorsqu’ils sont sur scène se compare à celui des adeptes de sports extrêmes.

Autrement dit, pour garder son calme et son naturel devant public, l’humoriste fait preuve d’un aussi grand effort à contrôler ses émotions pour rester dans son personnage de scène qu’un alpiniste doit contrôler son anxiété lors de l’ascension d’une montagne.

C’est pourquoi j’ai autant de respect pour ceux et celles qui font l’effort de monter sur scène pour tenter de me faire rire. Ils ne réussissent pas à tous les coups, mais malgré cela, je ne peux que respecter ce qu’ils embrassent comme carrière. Oui, ça a l’air facile. Oui, certaines montagnes sont moins stressantes que d’autres, mais parfois les humoristes peuvent avoir le sentiment de mourir devant nos yeux. Et le fait qu’ils doivent continuer, se relever et retenter leur coup le lendemain, en espérant que ça ira mieux, le tout exige beaucoup de courage.

Je leur lève mon verre et leur souhaite un excellent été sur les routes du Québec pour aller à votre rencontre.