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Qu'est-ce que ça veut dire la gratuité scolaire ?

Qu'est-ce que ça veut dire la gratuité scolaire ?
Photo d'archives, Simon Clark

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La casse devait se produire à Québec lors du fameux sommet du G7. Pendant que tout le monde retenait son souffle, les yeux rivés sur les manifestants et les forces de l’ordre, le chaos est bel et bien survenu, mais il est passé sous le radar.

Une déflagration a secoué le monde de l’éducation. Ainsi, la terre a tremblé lorsque le ministre Proulx a émis sa directive concernant le dossier de la gratuité scolaire. En réponse à ceux qui crient haut et fort que la confusion règne, le ministre offre un discours limpide :

« C’est le recours collectif qui a amené les commissions scolaires à revoir leurs pratiques. Pas la directive que j’ai fait [sic] la semaine passée, qui, en passant, ne fait que réitérer la loi et précise certaines choses qui n’ont pas leur place... » - Sébastien Proulx

Force est de lui donner raison sur ce point. Sa directive respecte la définition de la gratuité selon l’esprit de la Loi sur l’instruction publique. Si le recours collectif des parents visait surtout certains frais abusifs par rapport au matériel scolaire, il est maintenant clair qu’il ouvre une véritable boîte de Pandore.

Eh oui ! L’enfer est pavé de bonnes intentions.

Une bombe à retardement

Selon la directive du ministre de l’Éducation, le droit à la gratuité des services inclut notamment : 

  • Les sorties et les activités éducatives organisées en application du régime pédagogique et du calendrier scolaire ;
  • L’inscription à l’école ou à un programme particulier ;
  • Les objets spécialisés généralement coûteux.

La concurrence public-privé existe depuis fort longtemps. Pour favoriser la rétention de sa clientèle privilégiée (par les dollars des parents ou par le potentiel des enfants), l’école publique a fait le choix de multiplier ses programmes particuliers.

Si vous n’avez pas les moyens d’offrir gratuitement ces programmes, quelle est la solution naturelle des écoles-entreprises pour les parents-clients à la recherche de ce qu’il y a de mieux pour leurs enfants ? La facturation.

L’école à la carte a un coût social pour les exclus, mais elle a surtout un coût monétaire pour les élus. Malgré l’illégalité du système en place, plusieurs acteurs ont ignoré (sciemment ?) la loi. Une espèce de donnant-donnant à la satisfaction des principaux intéressés.

Le recours collectif vient de sonner la fin de la récréation.

Quelques chiffres

Afin d’illustrer les sommes en jeu, je vais vous fournir quelques exemples de coûts facturés aux parents de mon école :

  • Programme d’éducation internationale (PÉI) 315 $ pour un total de 119 070 $ ;
  • Football, 520 $ pour un total de 38 480 $ ;
  • Cheerleading, 440 $ pour un total de 37 400 $.

Vous croyez que l’école a près de 200 000 $ pour conserver ces programmes ?

Fait à noter, dans certains programmes d’arts ou de musique, des montants importants sont chargés pour le matériel. Comment trouver l’argent ? Ce grave problème n’a pas fait la manchette. Or, il s’agit d’un énorme casse-tête pour les écoles.

Pour le moment, les médias ont beaucoup parlé des annulations des sorties éducatives pour l’an prochain. J’ai bien rigolé lorsque j’ai lu que la nouvelle politique culturelle du gouvernement portera à 10 millions par an le financement de l’État afin de combler le manque à gagner des écoles.

Si vous voulez saisir facilement l’ampleur d’un investissement en éducation, je vous ai déjà donné le truc : 1 million représente environ 1 $/élève. Donc, ce 10 millions équivaut à 10 $ par élève.

En passant, vous savez la somme dépensée par l’ensemble des parents PÉI de mon école pour les sorties éducatives ? Environ 40 000 $, soit un peu plus de 100 $/élève en moyenne.

Les dérives

Ma collègue Daphnée Dion-Viens nous apprenait hier que les écoles bénéficieront d’une année de grâce en ce qui concerne les programmes particuliers. Comme le dit si bien le ministre, « il n’y a rien qui devrait changer, sauf de ne pas commettre les illégalités qu’on pouvait commettre ».

Ah oui ? C’est aussi facile à suivre qu’une entrevue avec Jean Leloup.

« On va la modifier la loi, si on doit la modifier, pour se doter vraiment d’une loi qui représente ce que ça veut dire aujourd’hui la gratuité... » - Sébastien Proulx

Ah ? Le ministre semble comprendre un peu sur le tard que seule une loi peut sortir les écoles-entreprises et les parents-clients de cette impasse vécue par notre école néolibérale.

J’ai ici quelques mots à vous proposer : amateurisme, inertie, corporatisme, ségrégation et obscurantisme. À vous de choisir.

Plutôt que de toujours être en réaction, d’une manière discontinue et aléatoire, serait-il possible de s’entendre, au nom du bien commun, sur la vision de ce que devrait être l’éducation au Québec ?

Depuis plus de 20 ans, il semble que non.

En attendant la modification à la loi et dans l’optique de prévenir l’exode des « bons » clients vers l’école privée ou une école publique illégale, il faut à tout prix conserver les programmes particuliers.

J’ai une solution efficace pour que les écoles puissent offrir ces programmes en toute légalité. Pourquoi ne pas couper dans les services aux élèves en difficulté ? Cet argent servirait à financer nos clients désirables. Être une bonne école, c’est important pour l’image et le palmarès.

De toute façon, la clientèle « ordinaire » est prisonnière de son école de quartier.

Entre deux maux, il faut choisir le moindre.