/news/education
Navigation

Leur estime a été mise au défi

Les étudiants en réadaptation physique doivent parfois se dévêtir pour pratiquer les techniques apprises

« On apprend le nom des muscles, des os. C’est passionnant! » s’exclame Marion Caucanas (à droite). Elle et Bianca Goudreault Beaupré posent dans un des locaux de la technique de physiothérapie au cégep Marie-Victorin.
Photo Dominique Scali « On apprend le nom des muscles, des os. C’est passionnant! » s’exclame Marion Caucanas (à droite). Elle et Bianca Goudreault Beaupré posent dans un des locaux de la technique de physiothérapie au cégep Marie-Victorin.

Coup d'oeil sur cet article

Il y a un an, Le Journal publiait le portrait de 12 élèves ambitieux et allumés. Ils sont diplômés d’une des écoles secondaires les plus mal aimées de Montréal. Nous suivrons leur parcours jusqu’en 2021. 


Manquer de temps pour aller au gym et être obligée de se dévêtir dans un cours pour pratiquer les techniques de son futur métier. Deux jeunes racontent comment leur estime de soi a été à la fois ébranlée et fortifiée par leur première année de cégep.

►Bianca Goudreault Beaupré

  • 18 ans
  • Technique de physiothérapie
Marion Caucanas
  • 18 ans
  • Technique de physiothérapie

« Ce n’est pas mon physique [le problème], c’est moi. C’est moi qui ai un problème avec moi », explique Bianca Goudreault Beaupré, qui a passé une bonne partie de son secondaire à travailler sur elle-même pour accepter son corps.

Le Journal a publié l’an passé le portrait de 12 finissants de l’école secondaire Pierre-Dupuy dans le but de les suivre pendant cinq ans. Situé dans le quartier Centre-Sud, un des plus défavorisés de la métropole, cet établissement peinait à attirer de nouveaux élèves en raison d’une vieille réputation.

Quand Le Journal a rencontré Bianca l’an passé, elle se sentait libérée. Elle ne se cachait plus derrière des vêtements amples. À force d’aller au gym, elle s’était bâti une confiance et son corps occupait enfin moins de place dans son esprit.

Cet automne, elle est entrée au cégep en technique de physiothérapie, un programme exigeant. Elle a donc cessé de s’entraîner pour se consacrer à ses études. Résultat : son estime de soi a pris un coup.

« Je n’avais pas pris beaucoup de poids. C’est la façon dont je me voyais [qui a changé] », dit-elle.

Elle a ainsi réalisé à quel point le sport était important dans son équilibre, à la fois pour se défouler et pour prendre soin de son corps. Elle a repris son entraînement à la deuxième session et tout est rentré dans l’ordre.

Mais elle est déçue de voir à quel point il lui en faut peu pour réveiller le grand démon de son adolescence. « Je ne me croyais pas aussi fragile », avoue-t-elle, la voix enrouée.

Tout le monde en soutien-gorge

Ironiquement, elle étudie dans un domaine où les élèves doivent parfois se mettre en sous-vêtements pour s’exercer entre eux à palper les différents muscles, comme ils devront le faire dans leur métier. Ils se mettent ainsi à la place de leurs futurs patients. « Après une session, c’est beaucoup plus facile d’enlever son chandail », dit-elle.

La première fois, l’exercice a été éprouvant, se souvient son amie Marion Caucanas, qui étudie dans le même programme. « J’avais envie de pleurer parce que je me disais : “je vais laisser quelqu’un regarder mon acné, voir tout ce que je n’aime pas de moi” », raconte-t-elle.

« Mais tu apprends à banaliser ce que tu n’aimes pas de ton corps, explique Marion Caucanas. Tu ne vois plus des fesses pour des fesses. Tu vois les muscles qui sont en dessous [...] Quelque part, ça nous a aidés à avoir une meilleure estime de nous. »

Marion Caucanas a aussi réalisé qu’elle était moins influencée par le jugement des autres.

« Tout le temps, au secondaire, on me disait : “t’as pas besoin de te maquiller, tu es belle”. Oui, j’ai des défauts que je veux camoufler, mais [au-delà de ça] je me maquille parce que j’aime ça. »

Cette année, j’ai réalisé que je faisais mes choix pour moi avant tout et pas pour les autres. »

Étudier, étudier, étudier... et lâcher prise

Le stress a atteint un tel niveau cette année que plusieurs ont dû se rendre à l’évidence : apprendre à lâcher prise est aussi important que le contenu des notes de cours. 

« Quand je stresse, j’ai des gros blancs pendant mes examens. Donc, même si j’étudie fort, il faut que j’apprenne à déstresser », dit Marion Caucanas. 

« J’ai dû apprendre à le contrôler. Je ne peux pas faire des crises de panique tout le temps. »

Pour gérer la grande quantité de matière à assimiler, elle et Bianca Goudreault Beaupré ont développé toutes sortes de trucs : faire des résumés de chaque cours, créer des documents de révision, écrire à la main pour mieux retenir, prioriser la matière qui est la plus centrale. 

Mais surtout, elles apprennent à reconnaître le moment où elles ont fait tout ce qu’elles pouvaient. 

« On a étudié, on a écouté en classe, on a pris des notes. Maintenant, il faut y aller avec le talent », se dit Bianca avant chaque examen.

« J’en tremble »

Reste que quand les examens se succèdent sur une courte période, le stress culmine. 

« C’est difficile de [se concentrer] sur un examen que tu auras la semaine prochaine quand tu en as un demain. J’en parle et j’en tremble. »

« C’est généralisé. Il y a des gens qui pleurent, qui ne sont vraiment plus capables », observe Bianca.

Rafiul Haque avoue que sa mère commence à s’inquiéter de sa consommation de café ; il pouvait boire trois tasses par jour en fin de session. 

D’autres rapportent que leurs parents se plaignaient de ne plus les voir. 

« Ma mère me dit : “tu es tout le temps dans ta chambre !” », dit Mylie-Anne Laurin Quezada.

Elle a toutefois l’impression que le stress qu’elle ressent au cégep est plus constructif qu’au secondaire. 

« Avant, c’était par désir de performer [...] Là, c’est pour mon futur métier. Ça va avoir un impact sur la vie des gens. C’est important que je comprenne ce que je fais. » 

Indépendants

Plusieurs disent d’ailleurs se sentir plus indépendants et confiants. 

« Je suis plus maître de moi-même, dit Marion. 

Ma vision du monde a changé. » 

Elle ne peut pas s’empêcher d’observer la posture et la démarche des gens. 

Et avant que les examens ne lui tombent dessus, Marion Caucanas allait au cégep presque en gambadant tellement elle est passionnée. 

« Ce ne sont plus mes parents du tout qui me forcent à étudier », abonde Bianca Goudreault Beaupré.